Voir sur la carte interactive
Fontaine de Charonne

Fontaine de Charonne

61 rue du Faubourg-Saint-Antoine 1 rue de Charonne, Paris 11e

L'Envolée de l'Architecte

L'inscription de la fontaine de Charonne, ou plus prosaïquement nommée Trogneux, au registre des monuments historiques en 1995, ne fut pas le fruit d'une illumination soudaine, mais plutôt la reconnaissance tardive d'une œuvre incarnant, avec une certaine dignité, la volonté urbanistique du XVIIIe siècle. Cet édicule, modeste par sa fonction première, s'intègre avec une discrétion toute parisienne à l'angle des rues du Faubourg-Saint-Antoine et de Charonne, témoignant d'une époque où l'esthétique et l'utilité publique parvenaient encore à coexister sans les outrances que la modernité nous réserve parfois. Commanditée dans le cadre d'un vaste plan voulu par Louis XV, visant à pourvoir le quartier Saint-Antoine de cinq points d'eau essentiels – un impératif d'hygiène et de commodité que l'on oublie parfois derrière le faste des aménagements royaux – cette fontaine fut l'une des rares à subsister, avec celle de la Petite-Halle. Son exécution, confiée à Jean Beausire entre 1719 et 1721, s'inscrit dans la lignée d'un homme qui, en sa qualité de Maître général, contrôleur et inspecteur des bâtiments de la ville, avait avant tout une mission d'ordonnancement et d'ingénierie urbaine. L'on ne saurait donc attendre de lui l'audace d'un visionnaire, mais plutôt la rigueur d'un praticien averti, capable de traduire les exigences royales en formes convenables et durables. Le style, qualifié de « pur Louis XV », dénote cette adhésion aux canons de l'époque, sans rupture notable, mais avec une élégance certaine. La façade, haute d'une douzaine de mètres, s'érige comme une portion d'immeuble travaillée, ornée de pilastres et de moulures, culminant en un fronton triangulaire. C'est un exercice de façadisme décoratif, où le plein domine, sculpté, et où les rares ouvertures sont celles d'une fonction hydrologique. Les dauphins, les volutes et les encadrements moulurés, poncifs du répertoire rocaille, apportent une certaine légèreté à la pierre. Mais l'intérêt véritable réside peut-être dans ces deux mascarons de bronze, dont les bouches léonines crachent l'eau non dans un bassin, mais directement dans une grille au sol. Un choix résolument pragmatique, évitant l'encombrement d'un bassin d'ablution, mais retirant à l'eau sa dimension scénographique, la reléguant à son strict rôle de ressource. Le mystère de son appellation officieuse, « Trogneux », attribuée à un brasseur du quartier, ancre l'édifice dans une réalité populaire et locale, loin des fastes de la cour. Cette juxtaposition entre l'ordonnance royale et l'appropriation vernaculaire est d'ailleurs fort révélatrice de la vie urbaine d'alors. Alimentée successivement par la pompe Notre-Dame puis par la plus moderne pompe à feu de Chaillot, la fontaine fut aussi le témoin discret des progrès techniques en matière d'adduction d'eau. Restaurée sous le Premier Empire, elle a traversé les régimes et les époques sans jamais renoncer à son humble mais indispensable office, preuve que la persévérance d'une simple utilité peut parfois conférer à un monument une pérennité que l'ambition seule peine à garantir.