
38 rue du Faubourg-Saint-Jacques, Paris 14e
L'Hôtel de Massa offre l'exemple singulier, et quelque peu déroutant, d'une architecture déracinée, dont le destin fut de migrer pour survivre. Érigé entre 1777 et 1779 par Jean-Baptiste Le Boursier pour Denis-Philibert Thiroux de Montsauge, administrateur général des Postes, cet hôtel particulier se dressait initialement comme une « folie » néoclassique sur le « chemin » des Champs-Élysées, alors une lointaine campagne parisienne. L'édifice, de son ordonnance classique et ses proportions mesurées, se prêtait aux agréments d'une villégiature urbaine. Il est à noter, avec une pointe d'amusement, que son commanditaire n'y résida jamais, alimentant la conjecture d'une simple spéculation foncière ou d'un prête-nom pour un personnage plus éminent, peut-être le comte d'Artois lui-même, un détail qui souligne la versatilité des fortunes et des ambitions de l'époque. Ce fut le théâtre de maintes fêtes galantes, lieu d'escapades pour des figures telles que le duc de Richelieu, qui y fit installer les célèbres Esclaves de Michel-Ange, conférant à ce cadre de plaisance une touche d'érudition inattendue, aujourd'hui conservée au Louvre. L'histoire de l'Hôtel de Massa est une succession vertigineuse de propriétaires, une véritable valse immobilière qui témoigne des bouleversements politiques et sociaux. De bien d'émigré sous la Révolution à propriété napoléonienne, avant de revenir aux héritiers de son commanditaire, l'hôtel s'est mué au gré des régimes. L'épisode du duc de Massa, en 1870, fermant ses volets face aux troupes prussiennes et ne les rouvrant qu'en 1919, est une anecdote révélatrice de la charge symbolique dont ces demeures étaient investies, transformant une simple façade en un manifeste patriotique. Mais le véritable coup de théâtre survient en 1927. Menacé de démolition pour laisser place à un complexe commercial moderne sur une avenue des Champs-Élysées devenue incontournable, l'hôtel fut sauvé in extremis. Classé Monument Historique, il ne pouvait être rasé. La solution fut radicale : un déplacement intégral. Sous la houlette d'André Ventre, l'édifice fut déconstruit pierre par pierre, chaque élément minutieusement numéroté, avant d'être remonté avec une précision d'horloger dans un parc détaché des jardins de l'Observatoire, rue du Faubourg-Saint-Jacques. Une transhumance architecturale d'une ampleur rare, illustrant la volonté, parfois coûteuse, de concilier l'impératif économique et la sauvegarde du patrimoine. L'ironie n'a d'ailleurs pas manqué : le grand magasin des Galeries Lafayette initialement prévu à sa place ne verra le jour que près d'un siècle plus tard, la crise de 1929 ayant eu raison des plans audacieux. Réaffecté à la Société des gens de lettres grâce à l'intervention d'Édouard Herriot, alors ministre, l'hôtel a trouvé une nouvelle vocation. Ses intérieurs furent à cette occasion réaménagés avec un mobilier Art déco commandé à La Maîtrise des Galeries Lafayette, un ensemble aujourd'hui classé, qui crée une fascinante superposition stylistique, un dialogue entre le classicisme de l'enveloppe et la modernité des aménagements intérieurs. L'Hôtel de Massa n'est plus une folie bucolique, mais une sentinelle architecturale, témoin muet de son propre déracinement, et gardien d'une mémoire littéraire qui s'inscrit, par le plus heureux des hasards, à proximité du quartier où Balzac élabora sa Comédie humaine et inspira la fondation de la SGDL. Une curieuse trajectoire pour un édifice qui, loin de son emplacement d'origine, continue d'écrire son histoire.