75 rue de Lille, Paris 7e
L'Hôtel de Lannion, sis au 75 de la rue de Lille, ne se révèle pleinement qu'après une certaine distance critique, loin des fastes habituellement associés aux hôtels particuliers parisiens. Sa genèse même est singulière : édifié en 1754 par Jean Damun, un architecte certes compétent mais rarement célébré pour des envolées stylistiques majeures, il fut conçu, de concert avec son jumeau l'Hôtel de Laubespin, comme un bien locatif. Une pratique alors relativement courante pour les investisseurs avisés tels Jacques Hocquart et Pierre Salles, qui y voyaient moins un écrin familial qu'un placement immobilier de choix dans un faubourg Saint-Germain en pleine expansion. Damun, dont l'œuvre n'est pas sans qualités intrinsèques, se vit donc confier la tâche de concevoir des résidences élégantes mais fonctionnelles, adaptées à une clientèle aisée mais changeante. L'idée de deux hôtels quasi-identiques, partageant la même parcelle mais s'ouvrant sur des rues différentes, témoigne d'une rationalité de l'aménagement urbain qui prime sur l'affirmation individuelle du commanditaire. Le corps de bâtiment sur rue, avec sa porte cochère d'origine, a subi les foudres de l'histoire, non pas par vétusté mais par l'incendie dévastateur de la Commune de Paris en 1871. Cette destruction, et son remplacement ultérieur en 1898 par une construction de Frédéric Honoré – que l'on qualifie, sans grand lyrisme, de « façade assez classique » – prive l'observateur contemporain de l'intention initiale de Damun concernant l'articulation entre l'espace public et l'intimité de la cour. Ce nouvel édifice, bien que respectueux d'une certaine ordonnance haussmannienne fin de siècle, ne saurait restituer l'esprit du XVIIIe. C'est donc au-delà de ce prélude tardif que se déploie l'essence de l'hôtel. Côté cour, le corps de logis principal présente une composition sobre, dont la travée centrale est discrètement appareillée à refends, un détail qui, sans ostentation, affirme une certaine solidité classique. L'accès aux entrées du rez-de-chaussée par des escaliers latéraux dénote une organisation intérieure pragmatique. Cependant, c'est indubitablement la façade donnant sur le jardin qui constitue la pièce maîtresse du projet originel. Ici, Damun s'est permis une composition plus affirmée : un avant-corps à trois pans, flanqué de doubles pilastres ioniques, confère à l'ensemble une dignité et une élégance qui répondent aux canons du goût Louis XV, sans l'exubérance rocaille parfois excessive de l'époque. À l'intérieur, malgré les vicissitudes et les aménagements successifs, subsistent encore des décors Louis XV, notamment dans le grand salon, la chambre à alcôve et la salle à manger en stuc. Ces éléments, aujourd'hui protégés au titre des Monuments Historiques, rappellent l'opulence discrète mais certaine que devaient offrir ces « hôtels locatifs ». Le classement de la façade sur jardin et de la toiture atteste de la valeur patrimoniale de ce qui a été conservé, soulignant une reconnaissance tardive de son intérêt architectural. L'histoire plus récente de l'Hôtel de Lannion se fait écho des destins contrastés des grands hôtels particuliers. Longtemps propriété d'Hubert Guerrand-Hermès, cet ancien directeur général de la maison de luxe Hermès y trouva sa dernière demeure, non sans avoir sollicité les talents de François-Joseph Graf pour son aménagement intérieur. Cette intervention contemporaine, par un décorateur reconnu pour sa maîtrise des styles classiques et son raffinement, témoigne d'une perpétuation de l'art de vivre dans ces demeures d'exception, même à travers les époques. La récente transaction de 47,95 millions d'euros, confirmant sa vente à une cheffe d'entreprise en 2022, ancre l'Hôtel de Lannion dans la réalité économique du patrimoine parisien de grand standing, où le prestige architectural se monnaye à prix d'or, bien au-delà de sa fonction spéculative première. Ainsi, cet hôtel, initialement conçu pour le commerce locatif, a traversé les siècles, perdant une partie de son identité originelle sur rue, mais conservant dans ses profondeurs et ses jardins l'empreinte d'une architecture élégante et réfléchie du milieu du XVIIIe siècle, une sorte de témoignage discret d'une époque où l'investissement immobilier pouvait aussi rimer avec une certaine dignité formelle.