57 rue de Varenne, Paris 7e
L'Hôtel de Matignon, au 57, rue de Varenne, n'est pas tant une œuvre d'un seul architecte qu'une stratification de volontés et de contingences financières. Commandé en 1722 par le prince de Tingry à Jean Courtonne, son édification fut d'emblée marquée par les aléas budgétaires. Les coûts pharaoniques conduisirent à sa prompte cession à Jacques III Goyon de Matignon, non sans que le maître d'ouvrage ne remette en question les honoraires de Courtonne, dont la réputation fut alors entachée. C'est Antoine Mazin qui, prenant le relais, acheva l'essentiel, à l'exception notable d'un portail dont la conception, prétendument trop proche du couronnement de l'hôtel par Courtonne lui-même, alimenta la jalousie entre confrères – une petite mesquinerie qui illustre l'acuité des rivalités dans le Paris des Lumières. L'édifice, pur produit de l'hôtel particulier parisien du XVIIIe siècle, offre une façade majestueuse, équilibrée entre l'ordonnancement classique et une certaine exubérance rocaille discrète. Sa conception privilégie une dialectique ferme entre le corps de logis principal et les ailes en retour, enserrant une cour d'honneur dont la solennité répond à l'intimité, puis à la grandeur de son parc arrière. Au fil des siècles, Matignon fut le témoin et le réceptacle de l'aristocratie, des intrigues politiques, et des fortunes. Talleyrand y dispensa en 1807 des fêtes d'un luxe tapageur, transformant l'hôtel en scène diplomatique avant de le céder à un Napoléon Ier soucieux d'affirmer le faste impérial. Mais c'est sans doute sous le nom d'Hôtel de Galliera, remanié par Félix Duban, que l'édifice connut une de ses périodes les plus fastueuses et politiquement chargées. Maria Brignole Sale De Ferrari, duchesse de Galliera, y régna en philanthrope munificente, entourée d'une domesticité pléthorique. Son accueil du comte de Paris, prétendant au trône, pour les fiançailles fastueuses de sa fille en 1886, se mua en un incident diplomatique qui précipita la loi d'exil des princes. Humiliée par ce qu'elle considéra comme l'ingratitude républicaine, la duchesse, non sans panache, légua ses précieuses collections artistiques à Gênes plutôt qu'à Paris – un acte de dépit élégant qui souligne le caractère bien trempé de l'aristocratie d'alors. Saisi après la Première Guerre mondiale comme bien ennemi, l'hôtel fut finalement acquis par l'État français en 1922. Après diverses tergiversations – musée, habitations –, Gaston Doumergue, puis Pierre-Étienne Flandin ou Léon Blum selon les sources, en firent la résidence officielle du chef du gouvernement à partir de 1935-1936. C'est ainsi que Matignon passa du domaine privé à celui de la République, devenant par métonymie le centre nerveux de l'exécutif. Le vaste parc de trois hectares, dessiné par Achille Duchêne en 1902, demeure un exemple remarquable d'aménagement paysager, mariant la perspective à la française et la liberté à l'anglaise, ponctué par une glacière du XVIIIe siècle et une statue de Pomone veillant sur les allées de tilleuls. La tradition, amorcée par Raymond Barre, d'y planter un arbre pour chaque Premier ministre, ajoute une touche de permanence végétale à la fugacité du pouvoir. Quant aux fastes d'antan, ils se sont quelque peu estompés, comme en témoigne la vente de 1 400 bouteilles de sa cave en 2013, signe d'une sobriété budgétaire forcée qui relègue les premiers crus aux annales, au profit des plus modestes deuxièmes crus. Matignon continue son chemin, entre l'éclat de son passé et les nécessités d'une République aux prises avec la modernité.