25 rue Royale 3 à 5, 14 à 16 cité Berryer 24 rue Boissy-d'Anglas, Paris 8e
Il est d'usage, à Paris, de saluer ces anomalies urbanistiques qui ponctuent, avec une constance presque taquine, la trame de nos grandes artères. La cité Berryer en est un spécimen particulièrement éloquent. Enclavée entre la prestance néo-classique de la rue Royale et l'élégance haussmannienne de la rue Boissy-d'Anglas, elle s'y insère non point comme une adjonction harmonieuse, mais bien comme un hiatus, une fracture spatio-temporelle. L'observation d'un Huysmans, fin entomologiste du Paris de son temps, ne s'y trompait guère, y décelant une « vraie cour des Miracles soigneusement cachée par une porte ». Une telle discordance, pour l'œil averti, est un délectable indice de la stratigraphie urbaine parisienne. Le plein des façades bourgeoises encadrant le vide d'un passage aux airs plus modestes est en soi une dialectique architecturale puissante. Ce vestige d'un urbanisme plus pragmatique, voire vernaculaire, contraste ainsi avec les ambitions monumentales de son environnement immédiat. Les matériaux, à défaut d'être ostentatoires, parlent d'une fonctionnalité directe, sans les fioritures d'une esthétique de représentation. Son origine remonte, comme bien des curiosités parisiennes, à des nécessités bien prosaïques. D'abord un marché, celui d'Aguesseau, périclitant en son site initial, fut translaté en ces lieux par lettres patentes en 1745, bien avant que la rue Royale elle-même ne fut qu'un projet en gestation. Il préexistait à la grandeur voisine, ancré dans le substrat d'une urbanité plus ancienne, celle de la rue Basse-du-Rempart, aujourd'hui absorbée par l'expansion des boulevards. L'appellation même, consacrée en 1837, est un hommage à une figure juridique, Pierre-Nicolas Berryer, nonobstant la confusion que d'aucuns pourraient entretenir avec son illustre fils, honoré lui par une autre artère. Ce passage fut, en son temps, le théâtre d'une animation populaire, accueillant un marché bi-hebdomadaire, insufflant ainsi une vie singulière, une rumeur particulière, qui détonait sans nul doute avec la discrétion feutrée des hôtels particuliers alentour. C'est précisément cette animation, ce contraste social et architectural, qui en fait l'intérêt. L'impact culturel d'un tel lieu est précisément sa capacité à révéler les couches invisibles de la ville, à offrir une fenêtre sur un autre Paris, plus rugueux, plus organique, que celui des avenues rectilignes et des parcs dessinés. L'intérêt de la cité Berryer ne réside donc pas dans une quelconque prouesse architecturale ou une composition harmonieuse. Sa valeur est celle du palimpseste urbain, du contrapunt. Elle est ce contrepoint essentiel, ce rappel que la ville est aussi faite de ces interstices, de ces arrières-cours où se maintient une forme d'authenticité, non pas idéalisée, mais d'une texture plus véridique que les façades polies qui l'encadrent.