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Église Saint-Étienne

Église Saint-Étienne

2, rue de la Pierre-Large, Strasbourg

L'Envolée de l'Architecte

On perçoit, à Saint-Étienne de Strasbourg, une superposition architecturale plutôt qu'une pureté stylistique. Le site, autrefois un sanctuaire dédié à Mercure, témoigne d'une continuité d'occupation qui remonte au Ve siècle, quand une basilique paléochrétienne y fut érigée. Les fondations mérovingiennes, mises au jour en 1956, confirment cette antériorité profonde, un enracinement dans des strates successives du passé. L'abbaye bénédictine, fondée au VIIIe siècle par le duc Adalbert, établit là une présence monastique durable, bien que l'authenticité de certaines chartes d'époque soit remise en question par l'historiographie. C'est dans ce substrat que s'inscrivit, en 1220, la reconstruction de l'église abbatiale, adoptant un style que l'on qualifie, avec une certaine prudence, de romano-gothique. Une transition, sans doute, entre la robustesse romane et l'élancement nouveau, un compromis dicté par l'évolution des techniques et des esthétiques, ou peut-être par des contraintes économiques. La vie de cet édifice fut rarement linéaire. Convertie en chapitre de chanoinesses séculières, l'abbaye connut en 1541 la Réforme, ses occupantes embrassant le protestantisme avant que l'édifice ne soit rendu au culte catholique en 1687, après la capitulation de Strasbourg face à Louis XIV. Une illustration de la soumission de la pierre aux inflexions du pouvoir temporel et spirituel. Puis vinrent les Antonins, les Visitandines, qui y établirent un pensionnat pour jeunes filles de la noblesse, avant d'être à leur tour expulsées en 1792. Le bâtiment fut alors privé de son clocher en 1802 et transformé, avec une ironie certaine, en théâtre municipal en 1805, puis en petit séminaire. Autant de métamorphoses qui dessinent un parcours peu commun pour un lieu de culte. La Seconde Guerre mondiale lui infligea un traumatisme sévère. Les bombardements alliés de septembre 1944 détruisirent une grande partie de l'édifice, épargnant cependant le large transept voûté avec sa triple abside, un vestige essentiel du XIIIe siècle. Il est à noter qu'avant cela, en 1942, l'église avait dû accueillir les paroissiens de la cathédrale, celle-ci ayant été déclarée par le régime national-socialiste monument national à la gloire du peuple germanique, interdisant tout office. Un déportement symbolique qui soulignait l'absurdité de la guerre et la résilience forcée des lieux sacrés. La reconstruction de 1961, résolument moderne, offrit une nouvelle nef aux piliers élancés et à la charpente apparente. La façade actuelle, un mur en bossage, témoigne d'une volonté de distinction et d'intégration discrète, ou peut-être d'une économie de moyens, refusant l'imitation servile. L'installation en 2016 de l'orgue de Curt Schwenkedel, provenant de l'ancien conservatoire, achève de donner à Saint-Étienne ce caractère d'assemblage, de collage historique où chaque époque a laissé sa marque, parfois avec brutalité, parfois avec une nécessité pragmatique. L'ensemble demeure une leçon d'adaptation, un site où l'histoire ne s'est pas contentée de se superposer, mais a radicalement transformé l'essence même du bâti, le classant au titre des monuments historiques dès 1862, ce qui n'a pas empêché de nombreux tourments.