154 rue du Faubourg-Saint-Honoré, Paris 8e
L'église Saint-Philippe-du-Roule, avec sa façade dépouillée et son péristyle dorique, se présente comme une tentative archéologique de renouvellement des dispositions des basiliques paléochrétiennes en plein cœur parisien de la fin du XVIIIe siècle. Une quête de pureté classique, certes, mais dont la genèse et les métamorphoses révèlent bien des compromis et des renoncements, dictés par les contingences financières et les évolutions stylistiques. Son architecte, Jean-François Chalgrin, dont on salua les plans dès 1768 par l'Académie royale d'architecture, dut d'emblée composer avec une réalité budgétaire des plus prosaïques. La construction de ce modeste monument, érigé pour une paroisse du Roule grandissante, fut une entreprise de longue haleine, jalonnée d'interruptions. Le terrain lui-même, originellement offert par Louis XV, s'avéra inadapté, miné par un grand égout, forçant à de nouvelles acquisitions. L'idée même de Louis XVIII devant poser la première pierre fut contrecarrée par le décès du monarque précédent, une ironie du destin peu propice aux grands élans. Et quand l'édifice s'acheva, après plus d'une décennie d'efforts et un coût substantiel de 300 000 livres, il lui manquait déjà une partie de son programme originel : les deux tours prévues pour encadrer le chevet, de même qu'un bas-relief de Gois, Les Miracles de saint Philippe, qui jamais ne fut exécuté en pierre. Pis encore, la voûte en berceau du vaisseau central, si elle évoque la sobriété romaine, n'était pas de pierre mais de charpente, recouverte de toiles peintes simulant des caissons, un artifice assez éloquent sur les contraintes budgétaires de l'époque. Le XIXe siècle, avec Hippolyte Godde puis Victor Baltard, acheva de réinterpréter l'œuvre de Chalgrin. Ces interventions, loin d'être marginales, redéfinirent l'organisation spatiale. Godde, en 1846, perça des lunettes dans la voûte et, de manière plus radicale, ajoura le mur circulaire du chœur pour créer un déambulatoire. C'est dans ce nouveau cul-de-four que Théodore Chassériau vint apposer, en 1855, sa Descente de Croix, l'une des rares concessions à une esthétique plus picturale. Baltard, pour sa part, compléta ces aménagements, faisant de l'édifice un véritable palimpseste architectural où la vision originelle ne subsiste guère que dans la partie antérieure du bâtiment. Il est donc paradoxal que seule une fraction de l'œuvre appartienne véritablement à Chalgrin, le reste étant le fruit de révisions successives. L'église, par son histoire, est aussi un témoin de la vie parisienne. Tour à tour "temple du Roule" sous la Révolution, puis rendue au culte, elle est l'écrin de destins divers. On se souvient des obsèques de la Duchesse d'Alençon, victime de l'incendie du Bazar de la Charité, ou plus récemment, de celles du comédien Raimu. Un fait divers édifiant sur la fragilité urbaine survint en 1914, lorsqu'un violent orage provoqua des effondrements de chaussée, non loin de l'église, le sol miné par les travaux du métropolitain. Et pour l'anecdote, lors de la Libération de Paris, elle fut, dit-on, la seule église de la capitale à ne pas faire sonner ses cloches, celles-ci ayant été fondues par l'occupant allemand pour un usage militaire, une absence sonore des plus éloquentes.