57 rue de Babylone 1 rue Monsieur, Paris 7e
L'établissement dit « La Pagode », niché discrètement au 57 bis rue de Babylone, constitue un cas d'étude singulier dans l'éclectisme architectural parisien. Érigée en 1896 par Alexandre Marcel, cette construction se révèle être moins une transposition authentique de l'architecture d'Extrême-Orient qu'une fantaisie japonisante, un objet exotique conçu à des fins de prestige privé. C'était là, en effet, un présent de François-Émile Morin à son épouse, une sorte de folie orientale destinée à servir d'écrin à des réceptions mondaines, témoignant d'une époque où le japonisme, souvent réduit à une esthétique de surface, connaissait un engouement certain. Marcel, architecte accoutumé aux expositions universelles, savait orchestrer ce type de décors éphémères ou d'appropriations stylistiques. L'histoire de ce bâtiment, avant même sa reconversion cinématographique, est un roman en soi. Madame Morin, l'heureuse destinataire de ce cadeau princier, ne l'occupa guère longtemps, l'offrant en dot à son amant. Une ironie du destin pour une construction aussi ostentatoire. Les fastueuses réceptions succédèrent aux intrigues amoureuses, le lieu servant de théâtre à une société en quête d'exotisme et de divertissement. L'épisode de l'Ambassade de Chine, qui faillit l'acquérir mais se ravisa devant des peintures murales peu flatteuses pour la grandeur chinoise, souligne la nature parfois superficielle de cet orientalisme importé. C'est en 1931 que la Pagode se mue en temple du septième art, pionnière du cinéma Art et Essai et des versions originales dans le 7e arrondissement. Sa transformation de salon mondain en salle obscure s'est opérée sans renier son caractère insolite, mais en lui conférant une nouvelle vocation culturelle. Le lieu devint rapidement un point de ralliement pour les cinéphiles avertis, notamment sous l'impulsion d'Yvonne Décaris, programmant Ingmar Bergman et Sergueï Eisenstein, et accueillant des premières illustres, comme le "Testament d’Orphée" de Jean Cocteau ou "Vie privée" de Louis Malle. Ce dernier, d'ailleurs, y reviendra plus tard en exploitant les lieux, et en confiant en 1972 un remaniement aux architectes Luce Eekman et François Debulois, qui introduisirent une salle en sous-sol, juxtaposant ainsi l'exotisme Belle Époque à une modernité fonctionnelle. La Pagode ne fut pas exempte des secousses de l'histoire et de la vie culturelle. L'épisode tragique de Dora Maar, qui y vécut un délire après les tourments infligés par Picasso, ancre le lieu dans la psyché artistique parisienne. Plus tard, en 1978, la "Quinzaine du cinéma homosexuel" fut violemment interrompue par l'extrême droite, inscrivant La Pagode dans les annales des lieux de résistance culturelle et de débat sociétal. Le statut de monument historique, obtenu progressivement dans les années 80 et 90, témoigne d'une reconnaissance tardive de son importance patrimoniale, un geste salutaire face aux velléités de transformation plus prosaïques (l'idée d'un parking ou d'un restaurant rapide). Cependant, même la protection n'empêche pas les mutations parfois radicales : l'abattage récent des arbres centenaires du jardin, justifié par la création de nouvelles salles en sous-sol, pose la question de l'équilibre entre développement et intégrité paysagère d'un site classé. Le « jardin japonais » d'origine, élément essentiel de cette composition exotique, se trouve ainsi reconfiguré, invitant à s'interroger sur la nature même de la restauration et de l'adaptation d'un tel héritage. La Pagode, après un long sommeil, s'apprête à rouvrir avec une capacité augmentée, un palimpseste architectural et culturel attendant sa prochaine incarnation, espérons-le, sans trop altérer l'âme singulière de cette parenthèse orientale au cœur de Paris.