Voir sur la carte interactive
Brasserie Bofinger

Brasserie Bofinger

3-5-7 rue de la Bastille 1 rue Jean-Beausire, Paris 4e

L'Envolée de l'Architecte

L'établissement Bofinger, au cœur du quartier de la Bastille, n'est pas tant né d'un geste architectural unitaire que d'une agrégation progressive, une sédimentation commerciale caractéristique du Paris haussmannien. Fondée en 1864 par Frédéric Bofinger, un Alsacien de Colmar, l'enseigne débuta comme un modeste bistrot, s'étendant par acquisitions successives de pas-de-porte voisins. Cette implantation alsacienne n'était du reste pas un fait isolé ; elle s'inscrivait dans un vaste mouvement d'exode post-1870, où la brasserie devint le vecteur d'une culture culinaire et d'une identité en exil, introduisant à Paris la choucroute et les saveurs de l'Est. C'est pourtant au tournant du siècle, et plus substantiellement après la Première Guerre mondiale, que l'édifice acquit sa physionomie la plus distinctive. Réunissant les différentes parcelles en une entité cohérente en 1900, la brasserie fut ensuite profondément rénovée entre 1919 et 1921, sous la direction de l'architecte Legay et du décorateur Mitgen, dans le style Art nouveau. Ici, point de lyrisme débridé des pionniers du mouvement, mais une application plus tempérée, presque bourgeoise, de ses canons. Les lignes courbes, les motifs floraux stylisés, le travail du bois précieux, les ferronneries ouvragées et les vitraux polychromes – notamment l'emblématique coupole – ne sont pas tant une audace formelle qu'une expression aboutie d'un luxe accessible, une célébration de l'artisanat dans un cadre de convivialité. C'était une esthétique d'enveloppe, où l'intérieur se drapait d'une richesse ornementale destinée à masquer la simplicité originelle des pas-de-porte accolés. L'ancrage dans la tradition, revendiqué dès les années soixante par un « comité des brasseries du bon vieux temps », attestait déjà d'une prise de conscience de la valeur patrimoniale de ces lieux. L'arrivée d'Eric de Rothschild au capital en 1968, suivie d'une clientèle parisienne mondaine avide de sa célèbre choucroute au confit d'oie, ne fit que souligner cette stature, non sans susciter, comme l'observait Le Monde, une certaine jalousie – une forme d'approbation par la réprobation, en somme. Mais le cours paisible de cette institution fut brutalement interrompu en 1981. L'explosion, revendiquée par le groupe terroriste Action directe, visait moins l'édifice que le symbole qu'il incarnait : celui d'une bourgeoisie parisienne confortablement installée, cible d'une contestation radicale. Le monument, physiquement endommagé, en sortit moralement renforcé, auréolé d'une résilience inattendue. Cette épreuve faillit d'ailleurs le conduire à une triste fin, menacé de mutation en entrepôt, sort souvent réservé aux édifices délaissés. Heureusement, la mobilisation de trois restaurateurs et l'intervention des services culturels de l'État aboutirent à son classement en 1984. Ce geste reconnaissait, enfin, la valeur intrinsèque de cette architecture et de son décor, non plus comme simple cadre d'une activité commerciale, mais comme témoignage d'une époque, d'une culture, et d'une certaine idée du 'bien-vivre' parisien. La Brasserie Bofinger demeure ainsi un conservatoire du goût Art nouveau, une survivance délicate dans un Paris en perpétuelle mutation, où la sédimentation historique prend parfois des allures de palimpseste.