La Canebière, Marseille
On pourrait observer, non sans une certaine mélancolie, l'étrange destinée de cet atelier de Nadar, niché au 77 de la Canebière, à Marseille. Non pas un monument ostentatoire, mais un édifice d'une discrète complexité, un immeuble sur cour du XVIIIe siècle, abrité derrière une façade plus contemporaine. Cette typologie urbaine, où l'on découvre des trésors architecturaux à l'arrière des alignements classiques, est singulière. Félix Tournachon, dit Nadar, septuagénaire mais toujours animé d'une ardente flamme, y établit en 1897 son dernier studio, un lieu qui, par sa conception même, témoignait de la modernité de son art. Le dernier étage, coiffé d'une vaste verrière, captait la lumière zénithale, si cruciale pour la photographie d'alors, transformant cet espace en un sanctuaire pour les prises de vues. Les niveaux inférieurs, naturellement moins exposés, hébergeaient les laboratoires, organisant ainsi une fonctionnalité réfléchie de l'édifice. Ce lieu, initialement propriété des Hospices civils et légué par une certaine Mme Mouries, n'était pas qu'un simple espace de travail. Il devint, par l'aura de son occupant, un épicentre du Tout-Marseille artistique et littéraire. On y croisait les frères Lumière, visionnaires de La Ciotat, Frédéric Mistral, gardien de la langue provençale, et une kyrielle de personnalités cherchant à immortaliser leur image sous l'objectif de ce pionnier. L'atelier survécut miraculeusement à l'incendie dévastateur des Nouvelles Galeries en 1938, une ironie du destin pour un bâtiment voué à la capture de l'éphémère. Après le départ de Nadar en 1903, le lieu conserva sa vocation, passant entre les mains de photographes, dont la famille Détaille, trois générations s'y succédant, maintenant une continuité d'usage rare pour un tel lieu. Pourtant, cette pérennité fut éphémère. Désaffecté après 1987, l'atelier tomba dans un oubli progressif, sa valeur patrimoniale s'estompant pour les décideurs. Le parcours administratif qui suivit est un exemple éloquent des méandres de la préservation. Vendu par l'Assistance publique, puis par la ville de Marseille à une société d'économie mixte, puis enfin à un acquéreur privé, il fut longtemps menacé. Un permis de démolir fut même déposé, alors que l'immeuble se trouvait en zone de protection du patrimoine architectural, urbain et paysager et dans un périmètre de restauration immobilière. Il fallut l'opposition de l'architecte des Bâtiments de France et, finalement, son inscription aux Monuments Historiques en 2012, pour reconnaître enfin son importance. Une tardive reconnaissance, trop tardive, dirait-on. L'épilogue fut d'une brutalité regrettable. En juin 2014, l'édifice s'effondra dans des circonstances que les rapports officiels décrivent avec une pudique ambiguïté comme mal élucidées. Le site fut rapidement déblayé, effaçant toute trace physique de ce vestige unique. La Direction Régionale des Affaires Culturelles, en quête de vérité, évoqua sans ambages la possibilité d'une destruction organisée et volontaire, mais les plaintes déposées se perdirent dans les arcanes de la procédure judiciaire. Ainsi disparut, non sans panache tragique, le dernier témoin tangible du travail d'un géant de la photographie, un édifice qui, par sa modestie architecturale et sa richesse historique, aurait mérité un sort plus clément. Sa disparition n'est pas seulement celle d'une construction de pierre et de verre, mais aussi d'un fragment d'histoire, d'un lieu de mémoire où la lumière était, pour un temps, souveraine.