Paris 3e
L'église Saint-Nicolas-des-Champs se révèle, au cœur du IIIe arrondissement, comme un vaste palimpseste architectural, fruit d'une gestation longue et quelque peu chaotique s'étalant sur deux siècles, de 1420 à 1620. Plutôt qu'une œuvre unifiée, elle est le témoin des influences successives, des compromis financiers et des audaces parfois contenues, à l'instar de son chevet et de son flanc sud longtemps étouffés par un tissu urbain dense, avant d'être allégés par les percements haussmanniens. Son statut, fluctuant d'un modeste oratoire "extra-muros" au XIe siècle à une paroisse parisienne enserrée par l'enceinte de Charles V au XIVe, explique en partie cette stratification. Le corps de la nef, majoritairement Gothique Flamboyant du XVe siècle, avec ses arcades brisées et ses piliers aux profils ondulés, présente une élévation sobre à deux niveaux. L'historiographie s'interroge d'ailleurs sur la précocité, et donc "l'audace," de son Flamboyant parisien, ou si elle fut simplement "un chantier de plus... sans aucune audace" particulière. L'agrandissement des XVIe et XVIIe siècles marque un tournant stylistique. Le portail sud, érigé en 1581 sous la houlette de Guillaume Dumas, s'affirme comme une pièce maîtresse de cette transition. Inspiré des gravures de Philibert Delorme, il marie pilastres cannelés, chapiteaux composites et une riche ornementation sculptée, dont l'élégance contraste parfois avec la robustesse des maçonneries environnantes. Les amputations révolutionnaires de sa statuaire, telles les figures de Saint Nicolas et Saint Jean, l'ont certes déséquilibré, mais n'ont pu effacer la virtuosité de ses vantaux de chêne, récemment restaurés, dont les motifs foisonnants de torses féminins et d'arabesques témoignent d'un savoir-faire délicat. Le cadran solaire sur le flanc sud, daté de 1666 et lié à l'esprit de l'Académie Montmor, ajoute une touche d'érudition à cette façade composite, proclamant "Sol momenta, Nicolaus mores". À l'intérieur, l'absence de transept, une décision pragmatique de 1575 pour "gagner du temps et de l'argent," confère à l'ensemble une longueur inhabituelle pour Paris – "quatre-vingt-dix-neuf colonnes" au lieu des cent légendaires, précisera-t-on avec un sourire. Cette continuité spatiale mène au chœur monumental, véritable tour de force du début du XVIIe siècle. Le maître-autel, commandé peut-être à Clément Métezeau, avec la majestueuse Assomption de la Vierge de Simon Vouet (1629) et les anges en stuc de Jacques Sarrazin, est un rare survivant des destructions révolutionnaires. Il tranche nettement par son audace baroque naissante, bien que Sarrazin y opère déjà un glissement vers un classicisme plus tempéré. Cette composition, qui "coupe la perspective" de l'abside, n'a jamais manqué de susciter les débats quant à son encombrement visuel. Les chapelles latérales, concédées à de riches paroissiens souvent marguilliers, constituent une véritable galerie d'art religieux. Elles illustrent la persistance du maniérisme avec Georges Lallemant, l'émergence du classicisme avec les élèves de Vouet comme Michel Corneille l'Ancien ou Nicolas Chaperon. On y découvre des joyaux comme la "Vierge de la famille de Vic" de Frans Pourbus le Jeune, seul retable à avoir retrouvé sa place d'origine, même si sur le mauvais mur. Les murs, jadis badigeonnés pour effacer les "signes de la féodalité et de la superstition" lors de la Révolution, ont progressivement révélé leurs décors originels. L'orgue, grand œuvre de François-Henri Clicquot, sauvé in extremis en 1793 par l'organiste Philippe Antoine Desprez qui, par une ingénieuse volte-face, sut jouer "les airs chéris de la démagogie", n'est pas moins remarquable. Sa réputation, et celle de ses prédécesseurs, dont Louis Braille, témoigne d'une tradition musicale de premier ordre. Le clocher, robuste et sans flèche, dissimule une anecdote savoureuse : l'inscription taxant d'amendes les sonneurs qui s'aviseraient de "teinteront", de se "balanceront" ou d'"ivreront". C'est un détail qui nous rappelle la gestion très terre-à-terre, et parfois rustre, de ces édifices. Saint-Nicolas-des-Champs abrite aussi les sépultures d'illustres figures, de l'humaniste Guillaume Budé au philosophe Pierre Gassendi, rival de Descartes dont le monument fut malheureusement détruit, en passant par la précieuse Madeleine de Scudéry. Ces épitaphes, les plus nombreuses conservées à Paris, racontent une part de l'histoire intellectuelle et sociale de la capitale. Témoin d'une "effusion de l'Esprit" pour Louise de Marillac, le lieu fut aussi, durant la Commune de 1871, le cadre inattendu d'un club féministe discutant de la prostitution. Et même la sacristie, jadis décrite dans le roman "Les Onze" de Pierre Michon, se charge d'une aura littéraire. Autant d'indices d'une vie qui, au-delà de la pierre et du sacré, continue de s'écrire entre ses murs.