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Temple du Goût

Temple du Goût

16 allée Duguay-Trouin 30 rue Kervégan, Nantes

L'Envolée de l'Architecte

Le Temple du Goût émerge d'un contexte urbanistique nantais complexe. L'île Feydeau, initialement prévue pour une uniformité architecturale stricte en 1723 sous Jacques Goubert, se heurta aux réalités d'un sol marécageux. L'affaissement des terrains et la levée de l'obligation d'unité en 1743 permirent à des architectes comme Pierre Rousseau d'exprimer une liberté nouvelle. En 1753, pour l'armateur Guillaume Grou, Rousseau édifie cet hôtel particulier, rapidement surnommé le Temple du Goût, peut-être par lui-même, s'y réservant même un appartement dès 1755. Ce bâtiment est un témoignage éloquent du baroque nantais, une esthétique qui tempère l'exubérance par des lignes classiques. Sa façade, quasi identique côté quai et côté rue, illustre cette tension. Si les lignes verticales des cinq travées affirment une symétrie classique, l'inspiration naturaliste et l'asymétrie mesurée se révèlent dans les consoles ventrues, distinctives de Rousseau, soutenant le premier balcon. Ces supports refusent l'identique, introduisant une dynamique visuelle. Les ferronneries rocaille des balcons, finement galbées, ajoutent à cette richesse, tout en affirmant une organisation pyramidale singulière. Le balcon inférieur s'étire sur toute la largeur, le suivant se resserre sur trois baies, le dernier sur une seule, créant une élévation visuelle couronnée par un fronton triangulaire ajouré. Les mascarons, figures humaines comme cette femme aux guirlandes de fleurs ou cet homme barbu enturbanné, ne sont pas de simples ornements. Au-delà de leur fantaisie, ils évoquent les lointaines origines de la fortune nantaise, subtile référence au commerce triangulaire qui nourrissait l'économie de ces armateurs. L'entrée, autrefois porte cochère, révélait déjà cette dualité entre baroque et classicisme, avec son couloir aux angles arrondis mais jalonné d'arcades et de pilastres ioniques. La cour centrale, elle, met en scène un escalier monumental en hélice, chef-d'œuvre technique en granit. Son portique en arc à trois courbes, flanqué de colonnes doriques et surmonté d'un entablement, offre une entrée spectaculaire aux appartements. Les balustrades en marbre rose prolongeaient jadis des galeries ouvertes, magnifiant l'accès aux intérieurs. À l'intérieur, l'immeuble se structurait en une hiérarchie verticale d'appartements, du luxueux piano nobile au premier étage, avec ses plafonds moulurés et ses trumeaux ornés de miroirs surmontés de peintures, certaines attribuées à l'atelier de Boucher, jusqu'aux modestes logis des combles pour la domesticité. Ces pièces, organisées en enfilade, témoignent d'un confort rudimentaire pour l'époque, sans véritable système d'adduction d'eau, mais chauffées par des cheminées de marbre. La construction elle-même recèle une innovation majeure. Face à la fragilité du sol marécageux, Rousseau abandonne les pilotis traditionnels pour la technique de la grille à la hollandaise, un radier stabilisant les fondations, apporté de Hollande et déjà utilisé ailleurs en France. Les matériaux, granit de Miséry pour la base, tuffeau de Saumur pour les étages supérieurs, et marbre pour les ornements, étaient choisis pour leur fonction et leur esthétique, malgré les contraintes de transport. Les reconstructions post-Seconde Guerre mondiale virent le tuffeau du dernier étage remplacé par la pierre de Saint-Savinien, plus résistante, marquant une évolution dans les pratiques de restauration. Classé monument historique en 1945, le Temple du Goût demeure un édifice majeur, témoin d'une époque et d'une ingéniosité architecturale nantaise.