Voir sur la carte interactive
Enceinte de Philippe Auguste

Enceinte de Philippe Auguste

20 rue Étienne-Marcel, Paris 2e

L'Envolée de l'Architecte

L'enceinte de Philippe Auguste, bien plus qu'une simple ligne de démarcation physique, constitue un véritable palimpseste dans le substrat urbain parisien. Si elle est aujourd'hui largement soustraite au regard, sa présence se manifeste encore par une logique spatiale, une empreinte discrète mais persistante dans l'orientation des rues et le dessin des parcelles. Elle demeure la plus ancienne des fortifications parisiennes dont le tracé précis nous soit parvenu, un testament de pierre à une ambition royale et urbaine. Sa genèse s'inscrit dans une double impérativité. D'abord, militaire : Philippe Auguste, avant de s'engager dans la troisième croisade, entendit prémunir sa capitale des assauts anglo-plantagenêts. C'est une œuvre pragmatique, dont la construction fut hiérarchisée, la rive droite, plus exposée aux menaces venues du nord-ouest, étant fortifiée en priorité (1190-1209), avant la rive gauche (1200-1215). L'édification de la forteresse du Louvre, non pas une simple tour, mais un véritable châtelet défensif, soulignait cette urgence stratégique en amont fluvial. Mais l'enceinte fut aussi l'instrument d'une vision urbanistique et politique. En englobant de vastes faubourgs en pleine expansion — tels les Champeaux, futur siège des Halles, ou les propriétés de l'abbaye Sainte-Geneviève — elle consolida le statut de Paris comme cœur battant du royaume. Elle favorisa un développement prodigieux qui, en un siècle, ferait de la cité capétienne la plus vaste d'Europe, abritant quelque 250 000 âmes. Une propension à la démesure déjà perceptible, où le rempart, loin d'être un carcan, devint un catalyseur. Sur le plan architectural, l'ouvrage relevait d'une efficacité austère. Un mur de six à neuf mètres de haut, épais de quatre à six mètres à sa base, jalonné de quelque 73 tours semi-cylindriques d'un diamètre d'environ six mètres, espacées d'une soixantaine de mètres, et des tours fluviales plus imposantes (Tour du Coin, Tour de Nesle, Tour Barbeau, Tournelle) permettant le blocage du fleuve par des chaînes. Les portes, une quinzaine initialement, arboraient des typologies distinctes selon les rives : quadrangulaires et robustes à droite, des châtelets plus élaborés à gauche, toutes équipées de herses et de ponts-levis. On accédait au chemin de ronde, large d'environ deux mètres, par des échelles ou les escaliers des portes. Le financement, partagé entre le Trésor royal et la bourgeoisie parisienne, dont la contribution, notamment pour la rive droite, n'était pas négligeable, illustre une forme de co-construction urbaine, parfois forcée, mais révélatrice d'une communauté d'intérêts. Certaines poternes, comme celle de Barbette, portent d'ailleurs le nom des notables ayant contribué à leur édification. L'enceinte, après sa construction, ne resta pas figée. Les évolutions de l'art de la guerre, notamment l'apparition de l'artillerie, nécessitèrent des aménagements. Au XIVe siècle, la rive gauche vit le renforcement de ses défenses par le creusement de fossés, parfois inondés, l'adjonction de barbacanes et l'adaptation du chemin de ronde pour le passage des pièces d'artillerie. Ce fut un processus d'ajustement constant, une bataille contre l'obsolescence. Pourtant, cette œuvre de long terme fut vouée à une disparition progressive. Dès le XVIe siècle, la rive droite, déjà doublée par l'enceinte de Charles V, commença à être démantelée, les terrains loués puis vendus aux particuliers. Les fossés, devenus des cloaques à ciel ouvert, furent comblés. Les dernières portes, désormais désuètes et entravant une circulation urbaine croissante, disparurent dans les années 1680, reléguant le mur de Philippe Auguste au rang de souvenir et de fondation. Aujourd'hui, l'enceinte se révèle de manière subreptice. La plus longue section, d'une soixantaine de mètres, est visible rue des Jardins-Saint-Paul, où la tour Montgommery, du nom de cet infortuné capitaine de la garde écossaise ayant accidentellement tué Henri II lors d'une joute, se dresse encore. D'autres fragments ponctuent discrètement le tissu parisien : dans le gymnase du lycée Charlemagne, les sous-sols du Crédit Municipal, ou rue Clovis, où une portion de courtine est remarquablement conservée. Ces vestiges, souvent intégrés aux constructions postérieures, sont les cicatrices d'une cité qui a sans cesse repoussé ses limites, effaçant ses défenses pour mieux se réinventer, sans jamais pourtant en gommer totalement la trace.