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Maison de logement des ouvriers de l'usine Coignet

Maison de logement des ouvriers de l'usine Coignet

59 rue Charles-Michels, Saint-Denis

L'Envolée de l'Architecte

La Maison Coignet, à Saint-Denis, n'est pas tant un manifeste architectural qu'une démonstration pragmatique d'une ambition sociale et technique, édifiée au troisième quart du XIXe siècle. Sa particularité réside dans l'utilisation pionnière de ce que François Coignet nommait le « béton aggloméré », ou « béton mâchefer » : une formule dépouillée de liant en excès, conjuguant chaux, sable et ciment Portland, destinée à devenir aussi dense et résistante que la pierre. Nous sommes en 1853, bien avant l'ère du béton armé, et Coignet, industriel perspicace, entendait forger un matériau moderne, moulable et surtout, économique. L'ingéniosité de l'édifice réside dans sa structure même, inspirée d'une technique ancestrale, celle du pisé. Les murs porteurs, compressés à sec dans des caissons, s'affinent astucieusement à chaque niveau, passant de soixante centimètres au rez-de-chaussée à trente-cinq au cinquième étage, optimisant la répartition des charges. Cette rationalité constructive, où le plein domine, ne concède que peu au vide des ouvertures, créant une impression de masse, de solidité brute. Pourtant, Coignet, empreint d'une sensibilité socialiste et disciple de Charles Fourier, ne dénuait pas son projet d'une visée humaniste. Il breveta son matériau en 1854 sous l'appellation évocatrice de « béton économique », le présentant comme la clef d'une construction rapide, efficace et peu onéreuse, utilisant des matériaux de recyclage et une main-d'œuvre limitée et peu qualifiée. Son dogme fouriériste l'amena à imaginer une « régénération des quartiers pauvres », où les ouvriers pourraient bénéficier de logements « plus gais, plus sains, plus vastes », pour un loyer modique, tout en conservant une certaine « élégance de la forme ». Pour ce faire, sur les façades piquetées de la rue Coignet, des décorations florales, moulées dans le béton même, viennent adoucir la monumentalité du matériau. Un pastiche végétal, une coquetterie somme toute dérisoire pour un matériau dont la vocation première est la fonction. L'histoire récente de cette utopie matérialisée est éloquente. Classé monument historique en 1998, l'immeuble, paradoxalement, connut une déconfiture marquante. Abandonné, il fut le théâtre d'une série de squats, culminant en 2001 avec l'occupation par près de trois cents âmes, et hélas, deux décès tragiques lors d'un incendie. La vision de Coignet, d'une bourgeoisie locative se penchant sur le sort de l'ouvrier, fut alors remplacée par une dure réalité sociale. Le rachat par la ville, puis la cession à un groupe immobilier pour une réhabilitation de plusieurs millions d'euros, a finalement transformé ces logements ouvriers, d'inspiration fouriériste, en une « résidence » moderne, mêlant tarifs sociaux, intermédiaires et libres. Une cohabitation forcée de destinées, où la noble intention originelle s'est diluée dans les contingences du marché. Des charpentes en sapin d'origine aux plaques de cheminée en béton Coignet, la restauration s'est attachée aux détails, mais le récit architectural de ce bâtiment reste celui d'une ambition contrecarrée par le temps et les réalités.