
3-7,avenue du Président-Franklin-Roosevelt, Sceaux
L'idée d'un établissement d'enseignement secondaire conçu comme une retraite salubre, une sorte de sanatorium intellectuel, prend corps à Sceaux en 1885 avec le lycée Lakanal. Une matérialisation éloquente des préoccupations hygiénistes de la Troisième République, soucieuse d'offrir aux esprits les plus vifs, mais aux corps parfois fragiles, un cadre propice à leur épanouissement, loin des miasmes urbains. Ce n'était pas un simple lieu d'étude, mais un programme de santé publique intégré à l'éducation, un « lycée à la campagne » répondant à l’idéal bucolique anglais. L'œuvre fut confiée à Anatole de Baudot, architecte dont le pragmatisme et l'affinité pour les structures claires se retrouvent dans cette composition. L'idiome architectural qu'il déploie ici, s'il est moins audacieux que ses expérimentations en béton armé, est solidement ancré dans une tradition institutionnelle, s'inspirant, dit-on, du lycée Michelet. L'inscription aux Monuments Historiques en 2001 vient tardivement saluer une certaine qualité intrinsèque de cet ensemble. Le parti pris est celui d'un dialogue constant avec la nature : un vaste parc, parsemé d'essences séculaires, n'est pas qu'un agrément, mais un élément constitutif de l'ingénierie pédagogique. La dialectique entre le bâti et ce poumon végétal est fondamentale ; les volumes de l'édifice s'y déploient, invitant à une respiration, à une interaction entre l'étude et l'ouverture paysagère. Les contemporains l'auraient, à juste titre, jugé le plus moderne et le plus arboré des lycées français, un témoignage éloquent des ambitions de son temps. À l'intérieur, le parloir offre une curiosité notoire : une fresque monumentale d'Octave Denis Victor Guillonnet, « Les Félibres assistant à la première partie de rugby dans le parc du lycée », peinte en 1899. Une scène pittoresque, presque anachronique, qui illustre avec une certaine candeur l'émergence d'une culture sportive dans le paysage éducatif et l'attachement au topos bucolique du lieu. Ce n'est pas simplement une décoration murale, mais un instantané culturel figé, classé depuis. Les murs de Lakanal ont connu plus d'une mue. Ce qui fut un lycée de garçons, majoritairement pensionnaires – bien que le régime de l'internat ait moins séduit que prévu, ne comptant que 292 internes sur 672 élèves à la fin du XIXe siècle – a traversé les affres du XXe siècle en se transformant, non sans une certaine ironie, en hôpital auxiliaire lors des deux conflits mondiaux. C'est ici, dit-on, que Blaise Cendrars, revenu amputé de la Grande Guerre, aurait arpenté les allées, croisant infirmières et élèves studieux – une juxtaposition saisissante d'innocence et de brutalité historique. La légende souterraine, évoquant des passages secrets pour les familles juives durant la Seconde Guerre mondiale, ajoute une dimension quasi romanesque, bien que non avérée, à l'histoire du lieu. L'établissement a ensuite évolué, témoignant des mutations de l'Éducation nationale, de l'expansion via des annexes devenues autonomes (Lycée Jean-Baptiste-Corot, Lycée Descartes) au virage de la mixité en 1971, puis à l'audace d'accueillir dès 1983 les premières classes préparatoires B/L, affirmant sa vocation d'excellence. Ce n'est pas un monument qu'on admire pour ses ornements exubérants, mais pour sa pertinence historique et sa capacité d'adaptation. Sa présence récurrente dans les arts, de la chanson « Bourg-la-Reine » de Julien Clerc au roman de Jean-Marc Parisis « Le Lycée des artistes », en passant par l'inspiration pour la série « Code Lyoko », révèle une empreinte culturelle indéniable. Lakanal, au-delà de sa fonction première, est devenu un référent, un jalon dans la mémoire collective, confirmant que même l'architecture la plus pragmatique peut se muer en un lieu de récits et de mythes. Un établissement qui, par sa discrétion et sa persévérance, a su traverser les époques avec une dignité certaine.