Aincourt
Le sanatorium d'Aincourt, œuvre des architectes Édouard Crevel et Paul Decaux, se dresse comme un témoignage imposant d'une époque où l'architecture était mobilisée avec une urgence quasi militaire contre la tuberculose. Érigé entre 1931 et 1933 sur la colline de la Bucaille, ce vaste complexe, situé dans le Vexin français, fut conçu pour répondre aux impératifs sanitaires d'isolement et de cure d'air pur. Son plan tripartite, organisé autour de trois pavillons massifs — un pour les hommes, un pour les femmes, et un pour les enfants, le pavillon Amiard, aujourd'hui seul encore en activité partielle —, révèle une logique fonctionnelle implacable, caractéristique du style international de l'entre-deux-guerres. Chacun de ces bâtiments, long de 220 mètres et large de 12, se distingue par ses trois étages de chambres en gradins, couronnés d'un toit-terrasse. Ces gradins n'étaient pas un caprice esthétique mais une nécessité thérapeutique : ils formaient des terrasses de cure continues, ou solariums, compartimentées par des paravents de verre dépoli. Les patients, contraints au repos absolu et à l'exposition à l'air et au soleil, y passaient de longues heures, un traitement essentiel en l'absence d'antibiotiques. L'allure générale, avec ses lignes horizontales affirmées et ses volumes étirés, lui confère une ressemblance saisissante avec un paquebot amarré au cœur de la forêt, une métaphore récurrente pour ce type d'édifice. La construction, menée en un temps record par l'entreprise Lauret, mobilisa des techniques de pointe pour l'époque et des ouvriers spécialisés, notamment des cimentiers vénitiens, sans l'aide de grues, ce qui relève d'une prouesse technique certaine. Le gros œuvre en béton armé, recouvert à l'origine d'un crépi et doté de sols en granito, attestait d'une qualité d'exécution remarquable. Au-delà des pavillons de cure, l'ensemble intégrait une infrastructure complète : services médicaux, cuisines, réfectoire, salle de spectacle, buanderie, école, logements pour le personnel, station d'épuration et même un château d'eau. Cette complétude et la souplesse des lignes courbes qui viennent adoucir la monumentalité des blocs rectilignes témoignent d'une réussite architecturale notable pour un programme si exigeant. L'histoire du sanatorium d'Aincourt ne se limite pas à sa vocation médicale. Entre 1940 et 1942, le pavillon Bonnefoy-Sibour fut réquisitionné pour devenir le premier camp d'internement administratif de la Zone Nord. Ce lieu de soin se mua en prison pour environ 1500 individus, dont des figures politiques, avant que beaucoup ne soient déportés vers des camps d'extermination. Une sombre parenthèse, suivie d'une brève utilisation comme centre d'entraînement des Groupes mobiles de réserve de Vichy. Après la guerre, il retrouva sa fonction première, évoluant en centre médical multidisciplinaire. Dans les années 1970, l'initiative du docteur Hamon, féru de culture zen, permit l'aménagement d'un jardin japonais, dont la fidélité aux principes du Sakutei-ki, avec sa cascade et son torii, surprend par son insertion inattendue dans cet ensemble fonctionnel. Le déclin de la tuberculose, grâce aux antibiotiques, a progressivement rendu obsolète la configuration initiale. Après 2001, les deux plus grands pavillons furent désaffectés, livrés au pillage et au vandalisme. Leurs carcasses de béton, bien que défigurées, conservent une dignité certaine, attestant la robustesse de leur conception. L'un, le pavillon Vian, a servi de décor cinématographique, puis de terrain d'expérimentation pour les pompiers, prouvant par l'épreuve du feu la qualité de sa maçonnerie. Des reconversions ont été entreprises pour les bâtiments annexes en logements sociaux, et l'espoir demeure pour le pavillon Bonnefoy-Sibour d'une réhabilitation en résidence pour seniors et personnes handicapées. Aincourt, en somme, est une architecture de résilience, ayant traversé les époques et les fonctions, sans jamais entièrement renier son empreinte moderniste originelle.