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Synagogue de la rue des Tournelles

Synagogue de la rue des Tournelles

21 rue des Tournelles, Paris 4e

L'Envolée de l'Architecte

L'édification d'un lieu de culte israélite au cœur du Marais, en cette seconde moitié du XIXe siècle, ne saurait se réduire à une simple opération architecturale. La synagogue des Tournelles, consacrée en 1876, est d'abord le produit d'une époque, celle où la communauté, en pleine émancipation, affirmait sa présence par l'édifice monumental, sous les auspices d'un éclectisme dont Marcellin-Emmanuel Varcollier, son concepteur, fut un praticien appliqué. Élève de Baltard, Varcollier, par ailleurs architecte de la mairie du 18e arrondissement, a conçu un édifice dont la façade rue des Tournelles déploie un répertoire historiciste maîtrisé. La rosace et les tables de la Loi, sculptées avec leur texte hébraïque, inscrivent l'identité du lieu. Cependant, un détail ne manque pas d'interpeller l'observateur sagace : la présence des écussons de la ville de Paris. Ces blasons, loin d'être de simples ornementations, rappellent l'apport financier municipal et, par voie de conséquence, le statut particulier de la synagogue comme partie du domaine public. Une cohabitation institutionnelle qui, pour un lieu de culte, n'est pas dénuée d'une certaine ambiguïté. La véritable singularité de l'édifice se révèle cependant dans sa structure. Il serait réducteur de ne voir ici qu'un pastiche de pierre. Varcollier, avec une prescience certaine des potentialités de l'âge industriel, a eu recours à une armature métallique, fournie par les forges et ateliers de Normandie. On y discerne d'ailleurs la marque du jeune Gustave Eiffel, dont le concours fut sollicité. Cette charpente ferreuse, habilement dissimulée derrière le parement traditionnel, permet la monumentalité et la clarté d'une nef de 21 mètres de largeur, un tour de force technique qui anticipe d'autres réalisations majeures et permet à l'intérieur de s'élever sur deux étages, créant un volume impressionnant, rivalisant avec la synagogue de la rue de la Victoire en tant que deuxième plus vaste de Paris. Le péristyle initial mène à cette nef spacieuse, culminant dans une abside semi-circulaire où l'Arche sainte, protégée par une double porte en fer forgé d'une facture remarquable, abrite les Sifrei Torah. Ce monument, initialement voué au rite ashkénaze, accueillant les Juifs d'Alsace-Lorraine puis d'Europe centrale, a traversé le siècle et ses bouleversements. Il fut le théâtre d'un attentat odieux en octobre 1941, perpétré par le Mouvement social révolutionnaire, témoignant de sa résilience face à la barbarie. Plus tard, il s'est adapté aux flux migratoires, devenant un centre névralgique du rite séfarade constantinois, ce qui souligne la capacité d'adaptation et la vitalité continue de la communauté qu'il abrite. Le classement aux monuments historiques en 1987 ne fait que confirmer son rôle de jalon architectural et mémoriel dans le paysage parisien, un témoin silencieux des évolutions techniques, sociales et cultuelles d'une époque.