
229 à 235 rue Saint-Honoré, Paris 1er
Le couvent des Feuillants, cette institution parisienne érigée sous Henri III en 1587, représente un cas d'étude singulier, presque une métonymie de l'éphémère dans l'urbanisme parisien. De ce vaste ensemble monastique, seule subsiste aujourd'hui, d'une manière quasi archéologique, la silhouette arrondie du chevet de son église, dissimulée dans une cour d'immeuble. Une destinée curieuse pour un établissement qui, en son temps, incarnait la piété réformée des Cisterciens et la magnificence royale. Sa fondation s'inscrit dans un mouvement plus large de la Contre-Réforme, où le faubourg Saint-Honoré devint un terrain d'élection pour les ordres nouveaux, souvent sous l'impulsion monarchique. Henri III, acquis à cette réforme cistercienne, fit l'acquisition de l'hôtel des Carneaux pour y installer les Feuillants, confiant les premiers travaux à Baptiste Androuet du Cerceau. C'est sous Henri IV, après les affres de la Ligue, que le couvent connut son véritable essor, grâce à une protection royale renouvelée et l'apport de revenus substantiels, notamment ceux de l'abbaye du Val. L'église Saint-Bernard, dont la première pierre fut posée en 1600, adopta une ordonnance inspirée du modèle romain du Gesù, rompant avec la tradition médiévale par son transept peu saillant, ses chapelles latérales remplaçant les bas-côtés, et l'absence notable de jubé, favorisant ainsi une visibilité accrue du sanctuaire. Pourtant, elle conservait une certaine nostalgie gothique, visible dans ses voûtes d'ogives du chœur et l'absence de dôme, un compromis stylistique révélateur des hésitations de l'époque. Mais c'est en 1624 que l'édifice se dota d'une façade, œuvre d'un jeune architecte de vingt-cinq ans : François Mansart. Inspirée de Saint-Gervais, cette première commande majeure du maître témoignait déjà d'une recherche d'originalité, avec ses pyramides à bossages rustiques flanquant l'étage supérieur et son édicule coiffé d'un fronton cintré dénué de base. Une composition ambitieuse, richement sculptée par Simon Guillain et Philippe de Buyster, mais dont l'impact visuel était curieusement compromis par un manque de recul, la façade donnant sur la seule cour du couvent. Une grandiloquence malheureuse, en somme. L'intérieur, lui, rivalisait d'opulence. Les chapelles latérales abritaient des monuments funéraires de haute facture, comme le cénotaphe d'Henri de Lorraine-Harcourt par Nicolas Renard ou le monument de Louis de Marillac attribué à Alexandre Vassé. La chapelle des Rostaing, avec ses priants de marbre blanc par Philippe de Buyster, illustrait bien cette volonté d'ostentation aristocratique, au point que la famille avait, dit-on, proposé de financer le maître-autel à la condition d'y apposer soixante fois son blason – une proposition que les moines, avec une certaine dignité, se seraient refusée à accepter. Le maître-autel lui-même, don de Marie de Médicis, se singularisait par son tableau de l'Assomption de Jacob Bunel, notable pour sa composition malgré l'étroitesse de l'œuvre. Les bâtiments conventuels, malgré la règle ascétique initiale des Feuillants, s'étaient parés d'un riche décor. Le cloître, où se déployaient des fresques d'Aubin Vouet, donnait sur des jardins dessinés par André Le Nôtre, preuve d'une certaine aménité. L'apothicairerie, avec ses boiseries sculptées, et la bibliothèque, abritant des ouvrages "hérétiques" dans un compartiment nommé "l'enfer," révélaient les facettes multiples de cette institution. La Révolution, naturellement, marqua un tournant brutal. Nationalisé, le couvent fut reconverti. Sa nef, d'une dimension appréciable, servit d'atelier à Jacques-Louis David pour son "Serment du jeu de paume", transformant un espace sacré en matrice d'un nouveau mythe républicain. Plus prosaïquement, les lieux devinrent le siège du Club des Feuillants, un rassemblement éphémère de monarchistes constitutionnels qui, ironiquement, donnèrent leur nom à un courant politique tout en signant l'acte de décès de leur propre couvent. C'est là que Louis XVI et sa famille passèrent leurs dernières nuits de liberté avant le Temple. La table rase du Consulat acheva l'œuvre. Pour percer la rue de Rivoli et la rue de Castiglione, il fut décidé de raser la quasi-totalité du complexe. Une destruction pragmatique, mais qui balaya un pan significatif de l'architecture et de l'histoire parisiennes. Il ne reste de cet ensemble qu'un alignement d'immeubles de rapport sur la rue Saint-Honoré, érigés par Denis Antoine, et ce fameux chevet arrondi de l'église, relique silencieuse d'une grandeur passée, témoignant des aléas de l'histoire et de la métamorphose incessante de la capitale. La richesse intérieure, les tombeaux princiers, les œuvres d'art des grands maîtres, tout cela dispersé ou disparu, un rappel cinglant de la fragilité des édifices face à l'ingérence politique et aux impératifs urbains.