39 avenue Esquirol, 3e arrondissement, Lyon
L'étude de la Villa Berliet, sise dans le quartier de Grange-Blanche à Lyon, offre un point de départ singulier sur les ambitions urbanistiques et les logiques de possession foncière du début du XXe siècle. Ce n'est pas tant la genèse d'un quartier de petites maisons avec cour et jardin, imaginé par une coopérative, qui retient l'attention, mais plutôt l'intégration d'un îlot de 8 000 mètres carrés acquis par Marius Berliet. Une telle emprise au sol, considérable pour une résidence urbaine, signale d'emblée une volonté d'affirmation, une marque territoriale de l'industriel, dénotant un certain esprit de grandeur.Érigée entre 1911 et 1912 par l'architecte lyonnais Paul Bruyas, avec l'adjonction d'une maison de gardien et, plus tard, d'un jardin par Joseph Linossier en 1912, puis d'une aile en 1928 par Paul Senglet, la villa se présente comme un spécimen de l'Art nouveau. Ce courant, souvent perçu comme une réaction ornementale face à l'industrialisation galopante, trouvait ici un terrain d'expression privilégié pour une élite cherchant à concilier modernité technique et raffinement artisanal. L'inscription aux monuments historiques en 1989 et le label Patrimoine du XXe siècle attestent d'ailleurs de sa valeur patrimoniale et de la reconnaissance tardive d'une certaine audace formelle.Ce qui confère à cette demeure son caractère distinctif, c'est l'étroite collaboration, pour ses aménagements intérieurs, entre des figures majeures de l'École de Nancy. Louis Majorelle, maître incontesté du meuble et de l'ébénisterie, y apporta son expertise pour le décor, le mobilier et les luminaires, concevant des pièces où la ligne serpentine et les motifs floraux se déploient avec une élégance organique. Ses boiseries sculptées et ses ferronneries, souvent inspirées par la flore et la faune, dialoguent subtilement avec l'espace. Jacques Grüber, quant à lui, fut responsable des vitraux, dont la lumière filtrée et colorée devait transformer l'atmosphère intérieure, créant une ambiance immersive caractéristique de l'esthétique Art nouveau, une sorte de manifeste intime de l'art total. Ces éléments intérieurs sont indissociables de l'architecture, le décor et l'édifice formant un tout cohérent, une œuvre d'art complète à l'échelle d'une habitation privée.La composition de la villa, bien que non détaillée, suggère les jeux de volumes et les décrochements typiques de l'Art nouveau, rompant avec la stricte orthogonalité. Le rapport entre le plein et le vide s'orchestre probablement par des avancées et des retraits, des loggias ou des bow-windows, cherchant à animer la façade. Les matériaux, sans être spécifiés, devaient privilégier l'harmonie des textures, qu'il s'agisse de pierre de taille, de brique ou d'enduits ouvragés, agrémentés de balcons en fer forgé aux volutes élégantes, marques distinctives de l'époque, souvent teintées d'une emphase bourgeoise.L'histoire du lieu connaît un tournant en 1982, lorsque la villa, après avoir été une résidence familiale, est convertie en Fondation de l'Automobile Marius Berliet, à l'instigation de Paul Berliet. Cette reconversion, si elle assure la pérennité de l'édifice, signale également une perte de sa fonction domestique originelle, la transformant en institution muséale. Il est à noter, et non sans une certaine ironie, la disparition vers la même période des fabriques de jardin et le comblement des bassins, symptômes d'une époque où l'entretien du détail paysager Art nouveau, parfois jugé trop exubérant ou coûteux, cédait le pas à des considérations plus pragmatiques. La villa, désormais ouverte aux visites lors des Journées européennes du patrimoine, offre un témoignage intéressant de l'architecture d'apparat des industriels lyonnais, mais aussi de l'évolution des goûts et des usages à travers le siècle.