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Caffè Stern

Caffè Stern

47 passage des Panoramas, Paris 2e

L'Envolée de l'Architecte

Le Caffè Stern n'est pas tant une entreprise de restauration qu'un témoignage stratifié, un palimpseste architectural au cœur du passage des Panoramas. Cet édifice, qui fut le siège vénérable du graveur et imprimeur Stern, conserve en ses murs l'écho d'une histoire commerciale et artistique parisienne dont la première strate remonte au début du XIXe siècle. Ce passage, l'un des plus anciens et l'un des dix-sept survivants d'une ère révolue, rescapé des coups de boutoir haussmanniens, offre un écrin singulier à cette réinterprétation. Sa protection au titre des monuments historiques, réaffirmée en 1974 puis en 2009, souligne l'importance d'un lieu qui a su traverser les âges en dépit des modes et des impératifs urbains, attestant de son statut de local commercial parmi les plus anciens de France. C'est en 2014 que les frères Alajmo, en collaboration avec Philippe Starck, ont orchestré une intervention audacieuse. Starck, connu pour son sens aigu de la scénographie et sa propension à flirter avec l'éclectisme, s'est vu confier la tâche délicate d'insuffler une nouvelle vie à cet espace sans en trahir l'esprit. Le résultat est une composition qui se veut vénitienne dans son intention culinaire, mais résolument parisienne dans son assemblage historique. L'intérieur est un véritable cabinet de curiosités, où le temps semble s'être arrêté, ou plutôt, où plusieurs temps se sont superposés avec une certaine désinvolture. Le cuir de Cordoue côtoie des vitraux suisses du XVIe siècle, tandis que des boiseries du XVIIe, prélevées de l'hôtel de Rivié – une pratique que l'on pourrait juger opportuniste si l'on n'y voyait pas l'empreinte du collectionneur averti – habillent les murs. Les colonnes ouvragées et les cheminées monumentales, éléments d'apparat du lieu originel, sont complétées par un lustre de Murano, ajoutant une touche de faste vénitien qui, bien que splendide en soi, participe à une forme de mise en scène savamment orchestrée. Ce n'est plus l'authenticité d'une époque unique que l'on contemple, mais un pastiche raffiné, une curation d'artefacts d'époques et de provenances diverses, visant à créer une atmosphère d'opulence intemporelle. La chambre forte, vestige éloquent des anciennes fonctions bancaires du lieu, a été astucieusement reconvertie en salon privé. Ce détail révèle la perspicacité du designer à transformer une contrainte structurelle en un atout narratif, conférant au lieu une dimension secrète, presque clandestine, digne de son passé de coffre-fort pour des documents aussi sensibles que ceux de l'Élysée. Au-dessus, l'ancienne Académie Julian rappelle que le passage ne fut pas qu'un temple du commerce, mais aussi un foyer d'ébullition artistique, ayant formé des figures comme Marie Bashkirtseff et les sœurs Zillhardt. Cette réappropriation d'un monument historique pour en faire un écrin gastronomique, tout en conservant une partie de son âme originelle, a manifestement suscité l'intérêt. L'exposition dédiée au Caffè Stern au Musée Carnavalet en 2023 n'est pas le moindre des indices de cette reconnaissance, suggérant que le lieu est perçu moins comme un simple restaurant que comme une œuvre en soi, un témoignage de l'art de vivre parisien, revu et corrigé par le prisme d'une esthétique volontiers grandiloquente. C'est là toute la subtilité de l'opération : offrir une expérience immersive où le goût de la table s'entremêle au plaisir de l'œil, dans un décor qui défie les chronologies sans jamais se départir d'une certaine majesté.