1 à 5 boulevard d'Auteuil, rue Nungesser-et-Coli, 2 à 14 avenue de la Porte-Molitor, Paris 16e
L'édifice de la Piscine Molitor, niché entre le bois de Boulogne et les enceintes sportives du seizième arrondissement, se présentait à son inauguration en 1929 comme une démonstration manifeste de l'esthétique Art déco et du style paquebot, alors en pleine vogue. Ce complexe nautique, imaginé par l'architecte Lucien Pollet – dont l'œuvre comprend plusieurs réalisations aquatiques notables telles que les piscines Pontoise ou Pailleron – répondait à l'effervescence des loisirs balnéaires en France, un domaine où le pays cherchait alors à combler un certain retard, notamment face à ses voisins européens. Sa singularité résidait dans l'articulation de deux entités distinctes : un bassin couvert, d'une longueur de trente-trois mètres, et un vaste plan d'eau à ciel ouvert de cinquante mètres, conçu pour accueillir des compétitions olympiques. L'ensemble, véritable manifeste de l'architecture navale transatlantique transposée à l'urbain, évoquait l'atmosphère d'un navire amarré, avec ses fenêtres-hublots, ses coursives étagées et la 'lisse normande' blanche bordant les trois niveaux de cabines bleues. Pollet s'entoura des meilleurs artisans, dont le maître-verrier Louis Barillet, dont les créations ornaient l'entrée du bassin d'été et la grande verrière, conférant à l'ensemble une lumière et une sophistication dignes de l'époque. La dialectique entre le plein et le vide s'opérait avec acuité, le bassin extérieur s'ouvrant largement sur le ciel, tandis que le bassin intérieur offrait un refuge plus intime, mais non moins élégant. L'inauguration fut un événement d'éclat, orchestrée avec une pompe calculée, et agrémentée de la présence de figures emblématiques telles que Johnny Weissmuller, le futur Tarzan, dont la virtuosité aquatique résonnait parfaitement avec la vocation des lieux. Au-delà des performances sportives, Molitor devint rapidement une scène pour des manifestations culturelles variées : défilés de mode, galas nautiques, et même, l'hiver, une patinoire prisée, illustrant sa polyvalence. C'est d'ailleurs entre ses murs qu'eut lieu, en 1946, la première apparition publique du bikini, portée par la danseuse Micheline Bernardini, un fait divers qui ancre l'édifice dans l'histoire des mœurs. Le déclin s'amorça, et en 1989, un projet immobilier menaçant sa survie entraîna sa fermeture. Malgré une inscription in extremis aux Monuments Historiques en 1990, consacrant l'importance de cet ensemble 'Steamliner', le bâtiment subit une période d'abandon prolongé, livré aux intempéries et au pillage. L'organisation d'une free party mémorable en 2001, par le collectif Heretik, fut le chant du cygne de cette déréliction, avant qu'une 'réhabilitation' ne soit entreprise. Ironie du sort, cette protection patrimoniale n'empêcha pas une destruction quasi-totale de l'édifice originel en 2012, les structures étant jugées 'trop anciennes' – un argument souvent avancé pour justifier ce qui s'apparente, selon certains historiens de l'architecture comme Jean-François Cabestan, à une 'imposture patrimoniale'. La nouvelle Molitor, inaugurée en 2014, se présente dès lors comme une interprétation contemporaine de l'œuvre de Pollet, affichant une façade restaurée dans son jaune 'tango' originel et restituant les motifs Art déco. Toutefois, le cœur du projet a radicalement changé de paradigme. Ce n'est plus un complexe balnéaire public, mais un hôtel cinq étoiles et un club privé, dont l'accès aux bassins – un bassin extérieur raccourci à 46 mètres – est soumis à des droits d'entrée et des adhésions annuelles substantielles. Si quelques vitraux originels et des références à l'art urbain contemporain tentent de créer une continuité, l'esprit du lieu, son accessibilité populaire, ont manifestement cédé le pas à une vocation élitiste, déplaçant la dialectique de l'architecture vers celle de l'économie de luxe. Malgré cette transformation radicale, ou peut-être en raison de son histoire tourmentée, la Piscine Molitor continue d'irriguer l'imaginaire collectif, comme en témoigne sa présence dans la littérature (L'Histoire de Pi) ou des productions télévisuelles contemporaines, confirmant son statut de lieu iconique de la capitale, une icône dont l'aura perdure, par-delà les vicissitudes de sa matérialité.