2 rue de Chanaleilles 24 rue Vaneau, Paris 7e
L'Hôtel de Chanaleilles, loin d'être un spécimen monolithique d'une époque révolue, s'apparente davantage à un palimpseste architectural, témoin des caprices du temps et des fortunes successives. Originellement érigé vers 1770 comme une « folie » par le marquis de Barbançon, cet édifice bas et étiré, destiné aux plaisirs discrets et aux réceptions sans apprêts d'un XVIIIe siècle finissant, était alors en parfaite adéquation avec son environnement suburbain, ses vastes jardins courant jusqu'à l'actuel boulevard des Invalides. La Révolution, comme souvent, fut un grand perturbateur de l'ordre établi. Vendue comme bien national, puis échue à une demoiselle de province via une loterie, la propriété connut une seconde vie, plus exubérante, sous l'égide de Paul Barras, avant de passer aux mains du financier Gabriel Julien Ouvrard qui l'offrit, vers 1799, à la célèbre Thérésia de Cabarrus, princesse de Chimay, plus connue sous le nom de Madame Tallien. C'est à cette époque que la bâtisse, conçue pour l'agrément, se mua en un théâtre mondain, accueillant jusqu'à quatre-vingts convives, reflet de l'opulence parfois ostentatoire du Directoire. Son péristyle à colonnades, jadis ouvert, fut clos par ses soins, transformé en une opulente « grande galerie jaune » parée d'un parquet en marqueterie d'essences rares – acajou, palissandre, sycomore, amarante – une symphonie de bois précieux sous les pieds des élégantes. Les réaménagements ne s'arrêtèrent pas là. Le XIXe siècle vit l'arrivée des Chanaleilles, qui laissèrent leur nom à cette demeure sans cesse recomposée. Mais ce fut au milieu du XXe siècle, avec l'armateur Stavros Niarchos, acquéreur en 1956, que l'hôtel connut une résurrection d'envergure. Niarchos entreprit de le restaurer avec une certaine emphase, confiant des aménagements intérieurs à Emilio Terry, architecte et décorateur dont le néo-classicisme fantasque s'exprimait avec une singulière érudition. Le vestibule, semi-rotonde, s'enrichit d'une rosace de marbre polychrome au sol et d'un cabinet d'antiques où des colonnes d'ébène aux chapiteaux de bronze et des soubassements d'acajou composent un décor d'une gravité savamment orchestrée. C'est là que l'esprit du "style Louis XVII", cher à Terry, se manifeste, un classicisme inventé, presque onirique. L'édifice, initialement "sans étage", dut même composer avec les vicissitudes du terrain : son soubassement originel fut jadis muré suite à l'exhaussement du quartier après les inondations de 1907, puis le jardin à la française fut recreusé pour retrouver son niveau d'origine, à un mètre quatre-vingt en contrebas de la rue – un perpétuel ajustement de l'homme face à l'hydrologie parisienne. On y trouve d'ailleurs, en sous-sol, un témoignage rare des premières commodités luxueuses : la salle de bains circulaire aménagée pour Madame Tallien. Cette pièce intime, avec sa baignoire-piscine de marbre noir sous une alcôve à fond de miroir, ses plinthes ornées de carpes dorées et son plafond peint en écailles, évoque un raffinement audacieux, presque aquatique, loin des pudibonderies usuelles, et figurant parmi les plus anciennes de Paris. L'aile gauche, reconstruite vingt centimètres plus haute pour accueillir de somptueuses boiseries, abrite un boudoir dont les lambris blancs à rechampis d'or proviennent du Palais Paar de Vienne, où, fait singulier, Marie-Antoinette fut mariée par procuration. Cette transhumance décorative, d'une cour impériale à un hôtel particulier parisien, souligne la quête incessante de prestige et d'authenticité, quitte à démembrer l'histoire. Le grand salon des laques, lui, expose une monumentale boiserie Régence en laque de Chine, culminant à près de cinq mètres. L'Hôtel de Chanaleilles demeure ainsi une œuvre composite, où chaque strate temporelle, du Directoire avec son salon blanc aux boiseries ravivées en 1956, jusqu'aux ajouts plus contemporains intégrant une partie de la collection Puiforcat du propriétaire dans des vitrines, contribue à la richesse d'un ensemble qui a su, par-delà les âges et les fortunes, conserver une certaine éloquence. Son statut de monument historique, inscrit à l'inventaire supplémentaire dès 1945 pour ses façades, ses boiseries, ses stucs et ses parquets précieux, confirme la reconnaissance tardive de cette demeure qui, d'une folie sans prétention, s'est hissée au rang des plus fastueuses habitations parisiennes, témoignant sans fard des esthétiques de l'accumulation.