Cité universitaire 7 boulevard Jourdan, Paris 14e
Élevé entre 1931 et 1933 au sein de la Cité internationale universitaire de Paris, le Pavillon de la Suisse se présente comme une expérimentation didactique, voire dogmatique, des préceptes corbuséens. Loin des pastiches régionalistes ou des références académiques qui peuplent son voisinage, l'édifice s'affirme alors comme une proclamation radicale de la modernité, une véritable « machine à habiter » pensée pour l'habitat collectif, dont la pertinence pratique n'allait pas tarder à être confrontée aux réalités de l'usage. La commande, initiale et quelque peu rudimentaire, visait à loger quarante-deux étudiants et quelques membres de la direction. Ce fut moins le programme que l'opportunité d'une application grandeur nature des « cinq points de l'architecture moderne » qui séduisit Le Corbusier et Pierre Jeanneret, chargés de ce projet suite à la décision audacieuse du professeur Fueter, contournant ainsi un potentiel concours national suisse. Cette genèse, émaillée de quatre projets successifs pour des raisons budgétaires, témoigne déjà d'une certaine tension entre l'idéal théorique et la contrainte économique. L'édifice se décompose en trois volumes distincts, orchestrant une dialectique éloquente entre le plein et le vide. Le corps principal, une barre rectiligne abritant les chambres sur quatre niveaux, semble flotter avec une certaine arrogance sur une rangée de pilotis massifs en béton brut de décoffrage. Ce décollement du sol, outre sa vertu hygiénique et esthétique, libère l'espace du rez-de-chaussée et participe à la dématérialisation de la masse. Les façades de ce volume révèlent une dualité étudiée : au nord, des ouvertures carrées rythment une enveloppe de briques et de dalles de pierre reconstituée, dissimulant une ossature métallique. Au sud, en revanche, la transparence est quasi-totale : une paroi entièrement vitrée du sol au plafond inonde les chambres de lumière. Cette audace solaire, si elle incarne la liberté de la façade, posa rapidement la question de la gestion thermique, nécessitant plus tard l'adjonction de stores et de panneaux isolants. Le Corbusier, en bon théoricien, n'avait pas toujours anticipé toutes les nuances de l'héliothermie parisienne. Le rez-de-chaussée, tout en légèreté, est un espace d'accueil et de vie collective, largement vitré lui aussi, intégrant le fameux Salon courbe. Ce mur convexe, initialement orné d'une fresque photographique – détruite et remplacée en 1948 par la « peinture du silence » de l'architecte lui-même, démontrant une appropriation continue de son œuvre – ancre le bâtiment dans son site et sa fonction sociale. L'articulation verticale, logée dans le troisième volume, est assurée par un escalier baigné de lumière naturelle filtrée par des pavés de verre Nevada, un détail technique qui souligne l'emploi de matériaux industriels avec une intention esthétique. L'intérieur fut conçu avec le même souci du détail. Charlotte Perriand, figure essentielle mais parfois sous-estimée dans l'ombre du maître, y déploya son talent pour le mobilier standardisé, mais non moins fonctionnel et élégant, intégrant douche individuelle et mobilier modulable dans chaque cellule de 16m². La polychromie des espaces, évoluant au fil du temps et des interventions de Le Corbusier, visait à dynamiser et définir les volumes, marquant une esthétique corbuséenne reconnaissable. Cet édifice, prototype de préfabrication et d'application des principes modernes, connut une vie agitée. Le Corbusier lui-même, conscient de son importance, continua d'intervenir, supervisant modifications et enrichissements. Les améliorations de la façade sud, les rénovations des sanitaires, l'introduction de nouvelles polychromies dans les chambres avec des couleurs plus vives – jaune, rouge, bleu, vert – et l'installation de banquettes émaillées par l'architecte lui-même, attestent d'une volonté de perfectionnement continu, ou peut-être d'une incapacité à laisser son œuvre achevée. Classée monument historique en 1986, la Fondation suisse est aujourd'hui un lieu d'étude et de vie, attirant des milliers de visiteurs. Elle incarne, malgré les vicissitudes des restaurations et adaptations nécessaires à son usage contemporain, une vision architecturale qui, par sa radicalité originelle et son inscription dans le patrimoine, continue de provoquer le dialogue entre modernité et fonction, entre théorie et pratique.