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Église Saint-Leu-Saint-Gilles

Église Saint-Leu-Saint-Gilles

86 rue Sadi-Carnot, Bagnolet

L'Envolée de l'Architecte

L'église Saint-Leu-Saint-Gilles de Bagnolet offre à l'observateur une stratification architecturale plutôt qu'une homogénéité, un palimpseste de pierre où les strates du temps révèlent les ambitions et les contraintes de chaque époque. Fondée au XIIIe siècle, comme tant d'édifices paroissiaux répondant à la densification urbaine, elle est alors une expression sobre de la dévotion médiévale, érigée en église paroissiale à la fin de ce même siècle, sous l'égide du prieur de Saint-Martin-des-Champs, ce qui la rattache au réseau clunisien parisien, garantissant une certaine orthodoxie et, espérons-le, une stabilité des financements. Le XVIe siècle y appose une marque plus ostentatoire, notamment dans ses trois travées orientales et sa chapelle latérale. La présence des initiales et des armes d'Henri II et de Diane de Poitiers n'est pas anecdotique ; elle signale une main princière, une attention royale indirecte, ou du moins une influence locale suffisamment puissante pour afficher de telles accointances. Ces ajouts, contemporains des chantiers grandioses de la Renaissance française, sont un témoignage modeste mais certain de la diffusion du goût de la cour jusque dans les paroisses de la banlieue parisienne, même si la volumétrie générale de l'édifice reste fidèle à son implantation originelle. Le XVIIIe siècle poursuit cette campagne de modernisation, avec l'adjonction des trois travées occidentales, de la façade et du clocher, entreprise en 1722 sous l'impulsion de la duchesse d'Orléans. Cette période est celle d'une réaffirmation de l'ordre classique, où la façade tend à présenter un visage plus régulier, plus conforme aux canons de l'époque. Le buffet d'orgue, également de cette période, et les modifications intérieures de 1750, attestent d'une volonté d'actualisation de l'espace liturgique, visant sans doute à une élégance moins rustique, plus en phase avec le raffinement rocaille. Le vaisseau central, flanqué de ses collatéraux et des contreforts du XVIe siècle, compose alors un ensemble hétéroclite, où la fonction l'emporte sur l'unité stylistique. L'histoire récente de l'édifice est, elle, particulièrement éloquente. Dans les années 1970, alors que les concepts de la dite « théologie de l'enfouissement » incitaient certains clercs à un certain détachement, voire à une forme de renoncement vis-à-vis des bâtiments jugés obsolètes, il est piquant de constater que la survie de Saint-Leu-Saint-Gilles fut assurée par l'intervention d'une maire communiste. Jacqueline Chonavel, manifestant un pragmatisme louable et une conscience patrimoniale qui échappait alors à certains responsables religieux, engagea une longue et coûteuse restauration. Cette entreprise, qui s'étala sur près de trois décennies, jusqu'en l'an 2000, puis la restauration des vitraux en 2003, témoignent d'une reconnaissance tardive mais ferme de la valeur de cet édifice, non seulement comme lieu de culte, mais aussi comme document architectural et historique, inscrit au titre des monuments historiques depuis 1977. Une victoire pour l'histoire, arrachée aux vicissitudes des modes idéologiques.