Cimetière du Père-Lachaise, Paris 20e
L'idée même de "monument funéraire" au Père-Lachaise, cette nécropole pittoresque et souvent grandiloquente, convoque l'imaginaire d'une pérennité indiscutable, d'une trace indélébile. Pourtant, l'édicule dédié à Molière et La Fontaine, classé aux monuments historiques depuis 1983, nous confronte d'emblée à une vérité plus... flottante. Car il s'agit, comme l'indiquent les chroniques avec une précision délicate, de la "probable dépouille" de Molière. Une incertitude qui n'ôte rien au geste commémoratif, mais en souligne la nature profondément symbolique et, osons le dire, parfois un brin opportuniste. L'architecture est ici au service d'un récit, plus que d'une stricte authenticité. C'est à la ferveur révolutionnaire, et à l'ingénieuse — ou audacieuse — entreprise d'Alexandre Lenoir au sein de son Musée des Monuments Français aux Petits-Augustins, que nous devons cette curieuse cohabitation. Dans un élan de "sauvegarde" patrimoniale teinté de récupération politique, Lenoir entreprit de rassembler des dépouilles "illustres" – parfois avec un zèle plus iconographique que scientifique – pour créer une sorte de panthéon avant la lettre. Molière, jadis enseveli en terre non consacrée au cimetière de Saint-Joseph pour cause d'état d'acteur, et La Fontaine, exhumé de Saint-Innocents, furent ainsi réunis dans cette collection macabre et édifiante avant leur transfert, en 1817, vers la nouvelle enceinte du Père-Lachaise, alors en quête de notoriété et de légitimité. L'œuvre en question, attribuée à l'architecte Louis-Hippolyte Lebas, se présente comme un cénotaphe d'une sobriété néoclassique, caractéristique de l'époque. Il s'agit d'un sarcophage de pierre, probablement en calcaire de Paris, posé sur un socle. Sa composition est simple : une base quadrangulaire supportant l'urne symbolique, parfois flanquée de bustes ou de médaillons, offrant une lecture claire de son intention commémorative. Loin de la flamboyance romantique de certaines sépultures avoisinantes, ce monument privilégie la ligne pure, la masse contenue, sans ornementation superflue qui détournerait de l'hommage à ces figures tutélaires de notre littérature. Le plein domine, affirmant une présence solide mais non exubérante, une modestie apparente qui n'est pas sans ironie pour ces deux esprits si vifs. Cette "re-présentation" des illustres disparus dans un lieu aussi codifié que le Père-Lachaise relève moins de la stricte vérité historique que d'une stratégie de légitimation nationale. La présence incertaine des ossements de Molière sous cet édicule souligne la capacité de la pierre à transfigurer l'absence en présence, le doute en certitude monumentale. C'est là une apothéose posthume pour un dramaturge dont la vie fut marquée par les controverses et les mondanités. Le monument devint rapidement un point d'attraction, participant à la construction du mythe du Père-Lachaise comme un musée à ciel ouvert, une destination touristique avant l'heure. Son inscription dans l'imaginaire populaire, jusqu'à servir de repère pour une chasse au trésor dans une bande dessinée contemporaine, ne fait qu'accentuer cette dualité entre l'austérité de sa forme et la richesse des récits qu'il continue de susciter, qu'ils soient historiques, légendaires, ou purement fictifs. Il demeure un témoignage éloquent de la manière dont la mémoire collective, et l'architecture qui la cristallise, peut choisir de privilégier le symbole sur la stricte authenticité.