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ancienne Commanderie Saint-Jean

ancienne Commanderie Saint-Jean

1, rue Sainte-Marguerite, Strasbourg

L'Envolée de l'Architecte

La Commanderie Saint-Jean de Strasbourg incarne, par sa seule présence, une stratification temporelle des plus éloquentes. Ce qui fut un ermitage mystique, puis une geôle répressive, abrite aujourd’hui l'Institut national du service public. Une trajectoire singulière, où la pierre révèle moins une intention unitaire qu'une succession d'adaptations, parfois brutales, aux nécessités du moment. Le site, d’abord monastique sous l'égide des Augustins au XIIIe siècle, connut une résurrection notable en 1371. Rulman Merswin, banquier perspicace, y fonda la Maison de l’Îsle-Verte, la confiant aux Hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem. Ce lieu devint rapidement un foyer de la mystique rhénane, accueillant des esprits exigeants et même l'empereur Maximilien Ier, dont les séjours entre 1492 et 1507 attestent d'une influence certaine, pour ne pas dire d'un prestige dont peu d'institutions provinciales pouvaient se vanter. L'ensemble médiéval, typique par son église, ses granges et écuries, s'enrichit dès 1520 d'un petit hôpital dédié aux syphilitiques, dont la structure, curieusement ornée de fenêtres en trompe-l'œil dans un style qui évoque les fantaisies de Wendel Dietterlin, a traversé les âges. Une modeste résilience face aux vicissitudes. La guerre de Trente Ans fut un intermède fatal. En 1633, la Commanderie fut vidée puis démolie, victime de son emplacement stratégique et de la peur d'une invasion. Seul le pavillon de cet hôpital de 1547 subsiste de cette période lointaine, un fragment isolé, comme une pensée perdue au milieu d'une page blanche. La ville de Strasbourg, pragmatique, récupéra le terrain en 1687. Les ruines firent place, en 1734, à une maison de force et de correction, répondant ainsi à la vétusté des prisons des Ponts Couverts. C'est ici que le site se mua en Raspelhus, nom évocateur des travaux imposés : le râpage du bois de gaïac pour soigner, ironie du sort, la syphilis que l'hôpital du XVIe siècle tentait déjà de contenir. Les corps de bâtiment, distincts pour hommes et femmes, témoignent d'une organisation carcérale encore rudimentaire, où les cellules individuelles côtoyaient les dortoirs collectifs jusqu'au XVIIIe siècle. Un lieu d’enfermement, où l'architecture, dépouillée, se contentait d'une fonctionnalité brute, loin de toute recherche esthétique. Les murs, suintants, les sols effondrés et la peinture au plomb écaillée, décrits au XXe siècle, peignent un tableau sans équivoque de la misère des conditions de détention, contrastant avec l'austérité studieuse des lieux monastiques. La désaffectation de la prison en 1988 ouvrit un nouveau chapitre, précédé par des fouilles archéologiques qui révélèrent l'épaisseur historique du site. Des vestiges gallo-romains aux fondations des couvents successifs, en passant par un réseau de galeries souterraines, le sous-sol strasbourgeois offrait une lecture complète de son occupation. Cette découverte, permettant de corriger des plans anciens, souligna la permanence de l'activité humaine en ce lieu, depuis les pilotis portuaires du Haut Moyen Âge jusqu'aux céramiques polychromes du XVIe siècle. Puis vint la réaffectation audacieuse, presque provocatrice : le transfert de l'École nationale d’administration en 1991. Les architectes Michel Moretti et Gérard Altorffer eurent la tâche délicate de transformer l'ancienne prison en institution de formation. Cette décision, annoncée par Edith Cresson, ne manqua pas de susciter un tollé au sein de la haute fonction publique, qui y voyait un exil forcé. Une résistance typiquement parisienne, face à une décentralisation dont la mise en œuvre fut d'ailleurs progressive, s'étalant sur plus d'une décennie. Aujourd'hui, l'Institut national du service public occupe ces lieux, symbolisant une forme de rédemption architecturale, où la rigueur carcérale a cédé la place à celle de l'apprentissage des arcanes de l'État. Un cycle complet, du spirituel au répressif, pour finalement s’ancrer dans l'administratif, illustrant la capacité des édifices à endosser des rôles inattendus au fil des siècles.