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Église Saint-Pierre-le-Vieux

Église Saint-Pierre-le-Vieux

1, Grand Rue, Strasbourg

L'Envolée de l'Architecte

L'église Saint-Pierre-le-Vieux à Strasbourg offre un exemple saisissant de coexistence confessionnelle forcée, un simultaneum où les décrets politiques ont façonné l'espace bien plus que la pure intention architecturale. Cet édifice, dont l'existence est attestée dès 1130, se dresse sur les vestiges discrets d'une présence mérovingienne, elle-même ancrée sur une ancienne voie romaine. La construction gothique majeure, érigée entre 1381 et 1428, constitue la base de l'ensemble que nous percevons aujourd'hui, un bâti à l'histoire tourmentée par les remous de la Réforme. La bascule vers le luthéranisme en 1529 n'a pas été sans conséquences. Les autels et les représentations hagiographiques furent soustraits au regard, recouverts de badigeon par un certain pasteur Thiébaut Schwartz, marquant ainsi une première transformation brutale de l'esthétique intérieure. La brève restitution au culte catholique, imposée par l'Intérim de Charles Quint entre 1550 et 1560, fut une parenthèse avant que l'église ne soit entièrement dévolue à la tradition luthérienne. C'est toutefois la conquête de Strasbourg par Louis XIV en 1683 qui a engendré la configuration la plus singulière. Par décret royal, le chœur fut rendu aux catholiques. Un mur, érigé au niveau du jubé, matérialisa cette césure, assignant la nef aux protestants et l'abside, désormais close par une grille, aux chanoines. Cet agencement forcé dénote une ingérence pragmatique dans l'ordre liturgique, une partition spatiale qui défie l'unité originelle de l'édifice. La vie de la partie protestante fut marquée par des aménagements successifs : une tribune entre 1607 et 1616, puis l'installation d'un orgue par les célèbres frères Silbermann en 1709, enrichie en 1727 de tableaux bibliques. Cependant, la Révolution française ne ménagea personne; entre 1793 et 1795, l'église fut convertie en dépôt de viandes pour les troupes, une fonction des plus profanes qui altéra sans doute l'intégrité du lieu. L'évolution la plus radicale advint autour de 1900. L'accroissement des fidèles catholiques nécessita la démolition de l'ancien chœur pour permettre la construction d'une nouvelle église catholique, œuvre de l'architecte Conrath en 1867, implantée perpendiculairement à la nef protestante. Seul le clocher médiéval fut épargné, témoignant d'une superposition audacieuse et d'une volonté d'indépendance formelle au sein d'un même ensemble. Les deux entrées, l'une rue du 22-Novembre pour les catholiques, l'autre sur la Grand'rue pour les protestants, soulignent cette dualité fonctionnelle. Plus récemment, la partie protestante a connu une transformation encore plus étonnante. Depuis 2012, les offices y ont cessé, et à partir de 2018, l'intérieur a été repensé pour accueillir le projet NooToos. L'autel a migré sur le côté, les bancs ont été remplacés par des transats et des poufs, et l'espace a été divisé par une baie vitrée pour intégrer des salles de réunion, des espaces de convivialité et de coworking. Une réinvention audacieuse du sacré, où la sieste et l'événement culturel côtoient la méditation, loin des rituels traditionnels. Cela pose la question de la pérennité de la fonction première d'un lieu de culte face aux impératifs d'adaptation et de financement. Malgré ces vicissitudes, quelques éléments de décoration subsistent, tels les panneaux gravés de Veit Wagner, issus du retable du XVe siècle, ou les peintures de la Passion par Henri Lutzelmann dans le chœur catholique. Ces œuvres rappellent la richesse iconographique d'origine, en contraste avec les transformations successives. L'ensemble demeure une curiosité architecturale, un miroir des tensions et des compromis religieux et sociétaux qui ont traversé Strasbourg.