5 rue de l'Indépendance-Américaine, Versailles
L'Hôtel des Affaires étrangères et de la Marine, à Versailles, se présente comme un spécimen révélateur de l'architecture d'État du XVIIIe siècle, une sorte de miroir, certes, mais aussi une machine fonctionnelle. Érigé en 1762 par Jean-Baptiste Berthier, à l'instigation du duc de Choiseul, ce bâtiment n'est pas sans évoquer son voisin immédiat, l'Hôtel de la Guerre, dont il reprend la technique des voûtes plates. Une méthode, il faut le souligner, autant ingénieuse pour la limitation des risques d'incendie que pour son économie, une considération non négligeable même pour les édifices royaux. L'intention première était d'abriter les arcanes de la diplomatie et les registres maritimes de la France. Et pour cela, une galerie d'apparat fut conçue. Non pas tant pour le simple plaisir des yeux, mais comme un manifeste visuel de la puissance française et, il faut bien le dire, de l'ambition personnelle de Choiseul. L'ordonnancement de ces cinq pièces en enfilade, de la salle des Traités ornée d'un portrait du ministre célébrant son retour de Rome, jusqu'à la salle des Missions, en passant par la luxueuse salle France et ses annexes dédiées aux Puissances du Midi, du Nord, d'Italie et d'Allemagne, dessinait une véritable carte géopolitique à l'usage des émissaires. C'était un décor où se jouait la grandeur, et où fut scellé, en 1783, le traité mettant un terme à la guerre d'Indépendance américaine, un acte dont la portée historique contraste avec la discrétion de l'édifice lui-même. La Révolution et les changements de régime n'épargnèrent pas la fonction du lieu. Dès 1800, l'hôtel accueillit la bibliothèque de l'école centrale, une cohabitation qui ne fut pas toujours harmonieuse avec les archives de la Marine, révélant parfois un certain désintérêt pour l'entretien des locaux. Ce n'est qu'en 1838, après des tractations et le départ des archives navales, que la ville de Versailles en fit l'acquisition, le transformant en un réceptacle éclectique pour la Caisse d'épargne, le mont-de-piété, diverses sociétés savantes, et naturellement, une bibliothèque municipale en pleine expansion. L'augmentation exponentielle des volumes, alimentée par les saisies révolutionnaires — près de 36 000 volumes précieux issus des confiscations des biens du clergé et de l'aristocratie — et les dons généreux, telles les collections du bibliophile Madden, transforma l'espace. Les départs successifs des autres occupants, dans les années 1880, permirent l'extension des salles de lecture et l'installation d'un musée au dernier étage. Classé Monument Historique en 1929, principalement pour la qualité de son décor intérieur qui a su préserver l'écho de sa grandeur initiale, l'Hôtel des Affaires étrangères et de la Marine offre aujourd'hui un fonds ancien d'une richesse insoupçonnée, notamment par ses incunables, témoignant d'une singulière capacité d'adaptation. Ce passage d'un instrument de pouvoir à un temple du savoir illustre, avec une certaine ironie du destin, la permanence d'une structure au service de la collectivité, quand bien même les intentions initiales de ses commanditaires ont été depuis longtemps reléguées aux archives.