107 rue du Faubourg-Saint-Denis 1-5 square Alban-Satragne, Paris 10e
L'ensemble dit de Saint-Lazare, plus qu'un simple monument, représente une sédimentation historique singulière, une superposition d'enfermements. Ce qui fut au XIIe siècle une léproserie, cette marge urbaine dédiée aux corps impurs, évolua au XVIIe en maison-mère de la congrégation de la Mission, rapidement annexée à des fonctions carcérales. C'était alors la « prison des fils de famille », un lieu de réclusion plus discrète que punitive pour une élite perturbatrice, où l'on croisait un Chapelle ou un Beaumarchais. Une forme de correction informelle, préfigurant, sans la brutalité, la discipline future. La Révolution transforma radicalement la nature du lieu. Dispersés les Lazaristes, nationalisée la propriété, Saint-Lazare fut réaffectée en 1794 en prison révolutionnaire. L'édifice, désormais instrument de la Terreur, fut le théâtre de la sinistre « conspiration des prisons », culminant en exécutions massives. L'internement de figures telles qu'André Chénier ou Hubert Robert, le peintre des ruines, qui y croqua le quotidien des geôles sur tous supports, illustre le glissement d'une privation de liberté élitiste à une machine étatique implacable. La réception de ces événements est d'ailleurs immortalisée par Muller et par les œuvres de Robert, témoignages d'une angoisse collective. Le XIXe siècle apporta une nouvelle mue, et avec elle, une architecture adaptée à des finalités spécifiques. Cédée au département de la Seine en 1811, Saint-Lazare devint un « hôpital-prison » pour femmes, intimement lié à la régulation de la prostitution. Cette fonction, d'une prégnance sociale considérable, se matérialisa dans le bâti. En 1823, l'administration pénitentiaire, face à l'obsolescence, décida de raser l'ancienne église et de repenser l'ensemble. C'est à Louis-Pierre Baltard que fut confiée la reconstruction des éléments essentiels : la chapelle et surtout l'infirmerie, édifiée en 1834. Baltard, avec cette infirmerie "spéciale", répondait à un programme fonctionnel strict : soigner et contrôler une population féminine, souvent dite "insoumise". Ses murs, érigés avec un chemin de ronde, incarnaient cette double vocation sanitaire et disciplinaire. L'administration y instaura, à partir de 1838, la garde des détenues par les Sœurs de Marie-Joseph, un fait qui superposait à la rigueur pénitentiaire une autorité morale et religieuse, sous le voile de la bienfaisance. L'établissement illustre l'approche victorienne de la déviance féminine, qu'il s'agisse des prostituées en "seconde section" ou des "jeunes filles" enfermées par "correction paternelle". La description de S. Rossignol en 1857, vantant la "protection" offerte à ces "malheureuses petites créatures", révèle une forme d'enfermement prophylactique, où l'architecture du contrôle s'habillait des justifications morales de l'époque. La monnaie de nécessité, frappée localement, est un détail étonnant, suggérant une autarcie économique interne, une micro-société régulée jusque dans ses échanges monétaires. Ce lieu, chanté par Aristide Bruant, incarna pour le Paris populaire l'archétype de la réclusion féminine. La prison ferma en 1927, et l'édifice connut encore une transformation en « maison de santé », puis en hôpital, avant la démolition de la majeure partie en 1940. Ne subsistent aujourd'hui, restaurés par Gaston Lefol en 1931 et inscrits aux Monuments historiques en 2005, que la chapelle et l'infirmerie de Baltard. Leur réhabilitation récente, sous la houlette des architectes Stéphane Bigoni et Antoine Mortemard, en médiathèque Françoise-Sagan, propose une lecture contemporaine : l'ancien espace de contrainte est devenu lieu de savoir et de partage. Une conversion iconoclaste, certes, mais qui, en préservant le volume et l'ordonnancement originels, permet une forme de pérennité, non sans une certaine ironie, pour ces vestiges d'un dispositif carcéral si longtemps au cœur des anxiétés sociales parisiennes. C'est la dialectique perpétuelle entre la mémoire des murs et la réinvention des usages.