Voir sur la carte interactive
Hôtel de Villeroy

Hôtel de Villeroy

34 rue des Bourdonnais 9 rue des Déchargeurs, Paris 1er

L'Envolée de l'Architecte

L'Hôtel de Villeroy, au cœur d'un Paris qui fut jadis le quartier affairé des Halles, se dresse aujourd'hui tel un anachronisme architectural, une survivance curieuse. Son existence même, encastrée entre le 34 rue des Bourdonnais et le 9 rue des Déchargeurs, témoigne d'une ténacité singulière, alors que tant de ses pairs aristocratiques ont succombé aux appétits urbanistiques. Reconstruit en 1640 sur des caves antérieures dont la robustesse n'est plus à prouver, l'édifice s'inscrit dans cette lignée d'hôtels particuliers parisiens qui, sans ostentation excessive en façade – l'identité de son architecte nous ayant, par ailleurs, été refusée par l'histoire –, recèlent des trésors intérieurs. Le mystère entourant son concepteur contraste avec la lignée illustre de ses occupants initiaux, les Neufville de Villeroy, dont l'un, Nicolas, Maréchal de France, commandita cette reconstruction. L'hôtel devint le théâtre d'une certaine intimité royale, le jeune Louis XIV et son frère Philippe d'Orléans y trouvant apparemment un refuge ludique, loin des fastes plus contraints du Palais-Royal. Un détail architectural demeure le plus éloquent témoin de cette période : l'escalier d'honneur. Sa rampe, délicatement ouvragée, arbore en son fer forgé le chiffre « 5 », comme une signature discrète de Nicolas V. Une telle singularité n'échappa pas à l'œil d'Eugène Atget, qui en fit un cliché mémorable vers 1908, et, plus surprenant, fascina la styliste Coco Chanel dans les années 1920, y décelant sans doute une élégance intemporelle, ou peut-être une secrète numérologie. Après le départ des Villeroy en 1671, l'hôtel endossa un rôle plus prosaïque, mais non moins essentiel : celui d'abriter, de 1689 à 1738, le premier bureau de la Ferme générale des Postes. C'est ici même que se dissimulait le fameux « cabinet noir » de Louis XV, un lieu d'écoute privilégié où le souverain se délectait de la correspondance d'autrui, s'offrant ainsi un aperçu non sollicité des mœurs et des intrigues de son temps. L'édifice évolua ensuite vers des fonctions plus commerciales, devenant au XIXe siècle, sous l'égide du grand magasin À la Belle Jardinière, une crémerie prospère, ses espaces intérieurs servant à l'entreposage des denrées destinées aux Halles adjacentes. Sa survie fut, il faut bien l'admettre, un heureux hasard. Menacé de disparaître sous un parking lors de la démolition des Halles en 1971, il fut protégé *in extremis* en 1984. Depuis, l'Hôtel de Villeroy a connu d'autres métamorphoses, s'adaptant avec une certaine plasticité aux exigences contemporaines. Après avoir été un des premiers cybercafés de Paris en 1995, il se mue désormais en « Crémerie de Paris », un centre d'expositions éphémères pour marques mondiales, ou un décor pour les caprices de la télévision moderne, comme en témoigne sa présence dans la série *Emily in Paris*. L'on ne peut s'empêcher de noter une certaine ironie à voir ce qui fut un haut lieu d'intrigues d'État et de sociabilité aristocratique servir aujourd'hui de toile de fond à la promotion de baskets ou de boissons gazeuses. C'est là, peut-être, la preuve ultime de son adaptabilité, une forme de résilience, voire de caméléonisme, qui lui permet de traverser les siècles sans jamais vraiment cesser d'être, à sa manière, au centre d'une certaine effervescence parisienne.