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Hôtel de la Princesse Mathilde

Hôtel de la Princesse Mathilde

10 rue de Courcelles, Paris 8e

L'Envolée de l'Architecte

L'édifice, érigé en 1812 par Bernard Poyet, s'inscrit avec une discrétion toute impériale dans le paysage de la rue de Courcelles. Poyet, architecte dont la réputation s'affirma davantage par ses interventions monumentales – pensons aux extensions du Palais Bourbon ou aux serres du Jardin des Plantes – que par ses commandes privées, a livré ici un hôtel particulier typique de son époque. L'esthétique du Directoire et de l'Empire privilégiait une rigueur des lignes et une sobriété des ornements, évitant l'exubérance au profit d'une élégance contenue, une sorte de grandeur pragmatique. Le bâtiment, probablement de pierre de taille, devait exhiber un ordonnancement classique, une fenestration régulière, et ces balcons de fer forgé qui sont la signature discrète de l'opulence parisienne. La dialectique entre le plein et le vide s'y articule selon les conventions éprouvées de l'hôtel particulier : une cour d'honneur servant de sas entre l'agitation urbaine et l'intimité, et un jardin à l'arrière, promesse d'une quiétude relative pour ses habitants. Son terrain d'origine, ayant appartenu au spéculateur Jacques-Louis-Guillaume Bouret de Vézelay, nous rappelle que l'immobilier de prestige fut souvent le fruit d'ambitions financières autant qu'architecturales. L'histoire de cette demeure prit un tour plus éclatant avec l'arrivée de la princesse Mathilde, qui la loua de 1849 à 1857. Choisi par le comte de Nieuwerkerque, ce lieu devint pour elle un refuge après son mariage malheureux, mais aussi, et surtout, un centre de rayonnement intellectuel et artistique. On raconte que c'est ici, dans ces salons désormais imprégnés de son esprit singulier, qu'elle revit son cousin, alors Prince-Président, évoquant avec lui les fiançailles de l'enfance. L'anecdote souligne la capacité de ces lieux à être les coulisses de l'Histoire, là où les destinées se nouent en toute apparente convivialité. L'ajout d'une salle de bal dans le jardin, destiné à recevoir « impérialement » le chef de la IIe République, trahit une concession aux exigences mondaines, une altération du dessin initial, mais combien révélatrice des fonctions sociales qu'un tel édifice devait assumer et de l'adaptation constante de l'architecture aux besoins de ses occupants. Le salon de la princesse, bien au-delà de sa fonction mondaine, fut un véritable foyer de rencontres entre artistes, écrivains et penseurs, un carrefour où se côtoyaient les sensibilités les plus diverses, un trait d'union entre les régimes. La succession des propriétaires, des marquis aux financiers, en passant par les diplomates américains comme le général Charles Hitchcock Sherrill, puis par la famille Rothschild dans les années 1970, atteste de la pérennité d'un certain art de vivre parisien, fait de prestige et de discrétion. L'observation mélancolique de 1954, évoquant une demeure « frappée de léthargie » et ne renfermant plus que le « souvenir de fastes évanouis », résonne avec une justesse intemporelle : l'architecture, au-delà de sa matérialité, n'est-elle pas avant tout le réceptacle des vies qui l'ont animée, un témoin silencieux des vanités humaines ? L'inscription au titre des monuments historiques en 1975 est une reconnaissance tardive d'une valeur patrimoniale qui fut, pendant près de deux siècles, avant tout sociale et mondaine.