Place Saint-Projet, Bordeaux
L'observation architecturale de la place Saint-Projet révèle moins un ensemble cohérent qu'une superposition d'époques, où chaque élément porte les stigmates de destructions et de réinterprétations successives. Ce qui subsiste de l'église Saint-Projet, édifice du XIVe siècle, se réduit à une tour dont l'inscription au titre des monuments historiques, en 1965, officialise la singularité de sa survie. Ses cinq niveaux, clairement définis par des bandeaux en saillie, attestent d'une construction méthodique, altérée au fil du temps. L'accès, aujourd'hui dissimulé par une porte du XVIIe siècle ornée de pilastres plats, marque une intervention classique tardive, recouvrant sans ménagement l'original. L'étage sommital, d'une facture visiblement plus récente, suggère des modifications ou des reconstructions partielles, témoignages d'une adaptation continue aux contingences. Cette modeste église, nichée jadis à l'intérieur des remparts, servait une bourgeoisie et des artisans aisés, avant que le pragmatisme révolutionnaire, sous l'égide de l'évêque constitutionnel Pierre Pacareau, ne la destine à la fermeture en 1791, réduisant drastiquement le maillage paroissial bordelais. À quelques pas, la croix de l'ancien cimetière médiéval, mentionnée dès 1518, se dresse aujourd'hui sur la place. Seul son fût conserve une authenticité ancienne, la croix elle-même ayant été refaite au début du XXe siècle. C'est un artefact dont la permanence est davantage symbolique que structurelle, un repère de l'espace sacré dont la forme fut modernisée. Le contraste est saisissant avec la fontaine, qui témoigne de l'activité séculière et marchande de cette même place médiévale. Réalisée en 1737 par Michel Van der Woort, elle est désormais adossée à un immeuble, perdant sa centralité originelle. Son fronton triangulaire surmonté de figures, censées représenter le Peugue et la Devèze, ces modestes cours d'eau bordelais, et son cartouche de marbre rouge orné d'un trophée maritime – proues, gouvernail, trident, harpons et corne d’abondance – célèbrent la richesse commerciale de Bordeaux. L'approvisionnement en eau, autrefois garanti par la source d'Arlac, soulignait une ingénierie civique à la fois pratique et esthétique. Ce monument composite, où le sacré se juxtapose au profane, et où l'ancien se mêle au refait, illustre avec une certaine désinvolture la capacité de la ville à digérer son histoire, laissant à l'observateur sagace le soin d'en démêler les strates successives et les compromis esthétiques. Chaque pierre, chaque sculpture est un fragment d'une narration urbaine ponctuée de ruptures et d'adaptations, plutôt que d'une œuvre unifiée.