216 boulevard Raspail, Paris 14e
Observer ce parallélépipède de béton et de verre au 216 boulevard Raspail, c'est contempler une curieuse alliance. Celle d'une esthétique fonctionnaliste, presque ascétique, et du mécénat opulent d'Helena Rubinstein, impératrice du cosmétique qui, du haut de son penthouse, régnait sur le Montparnasse des années trente. L'architecte Bruno Elkouken, en 1932, y déploie une grammaire moderniste sans concession : l'ossature en béton armé se lit en façade, dégageant de vastes baies vitrées qui scandent la composition. Le rapport plein-vide est rigoureux, la ligne est reine, et tout ornement superflu semble proscrit. C'est un manifeste où la fonction – habiter, créer, se divertir – dicte la forme de manière quasi dogmatique. Pourtant, cette sévérité extérieure dissimulait une intervention plus nuancée, celle d'Ernő Goldfinger, jeune architecte hongrois promis à une carrière britannique et brutaliste, qui signa ici la décoration. C'est lui qui conçut l'aménagement du penthouse de Madame Rubinstein, véritable écrin pour son impressionnante collection d'art moderne et africain. La dialectique entre une enveloppe publique austère et un intérieur privé, refuge de l'avant-garde artistique, est ici particulièrement manifeste. On raconte d'ailleurs qu'Ian Fleming, peu sensible au style de Goldfinger et à son caractère réputé intransigeant, s'en inspira pour nommer un de ses plus célèbres antagonistes. Une postérité littéraire bien involontaire. Au rez-de-chaussée, le programme incluait un théâtre, vite mué en salle de cinéma. Le « Studio Raspail », comme il fut baptisé, devint l'un de ces lieux de culte pour la cinéphilie d'après-guerre, une place forte du cinéma d'art et d'essai gérée par des passionnés tel le compositeur Jean Wiéner. Comme tant de salles uniques, le cinéma succomba en 1982 à la concurrence des multiplexes. Son rachat par l'administration des PTT le sauva de la destruction mais le condamna à une semi-clandestinité, privé de son enseigne et de son public. Son inscription précoce aux Monuments Historiques, dès 1986, a permis de sanctuariser l'essentiel. La réouverture annoncée promet de restituer au public ce petit théâtre moderniste. Reste à savoir si le lieu saura retrouver l'esprit d'avant-garde qui présida à sa naissance, ou s'il ne sera qu'un charmant vestige, une coquille admirable mais vidée de sa substance polémique originelle.