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Ancien cimetière des Juifs portugais

Ancien cimetière des Juifs portugais

105 cours de la Marne, Bordeaux

L'Envolée de l'Architecte

L'étude des trois cimetières israélites de Bordeaux, classés Monuments Historiques depuis 1995, offre une incursion singulière dans la sédimentation historique et sociale d'une communauté. Non point des fastes architecturaux, mais une lecture sobre de la permanence. Le plus ancien, celui du cours de la Marne, acquis en 1724 par David Gradis pour la nation juive portugaise, était initialement un simple terrain agrémenté d'une maison. Sa disposition en rangs ordonnés, typique, présentait des dalles rectangulaires, désignées sous leur nom hébreu, matzevah. Ce lieu, où la première inhumation, celle de Machaelle Lamegue en 1724, précéda d'un an la plus ancienne tombe figurée, celle d'Ishac Pérès, fut emblématique des contraintes de l'époque, notamment une taxe de six livres par défunt pour chaque autorisation d'inhumation accordée par les jurats. Une pratique, somme toute, peu encline à la gratuité du repos éternel. Sa durée d'utilisation fut brève, une soixantaine d'années. Le manque d'espace dès les années 1760 et, plus prosaïquement, l'expropriation d'un tiers du terrain par le ministère de la guerre pour ses propres besoins d'agrandissement, précipitèrent sa fermeture en 1911. La nécessité de transférer les ossements vers le cimetière du cours de l'Yser, alors que les pierres tombales de la portion restante furent conservées, souligne une précarité face aux impératifs urbains et militaires. Ces vestiges, toujours propriété du consistoire, font aujourd'hui l'objet d'une rénovation attentive, soulevant la question pertinente de leur devenir. Le cimetière du cours de l'Yser, acquis en 1764, est le plus vaste des trois, et le seul encore en activité. Sa topographie funéraire est plus riche, témoignant d'une évolution stylistique depuis les sobres dalles des premières années jusqu'aux sarcophages, cénotaphes et stèles en forme de tables de la Loi du XIXe siècle. Il illustre la coexistence des diverses communautés du judaïsme bordelais, abritant même les enfants de Theodor Herzl, ainsi que le grand rabbin Joseph Cohen. Un pan de l'histoire, marqué par des épitaphes quadrilingues en espagnol, portugais, hébreu et français, où les symboles tels que l'étoile de David ou le chandelier à sept branches se déploient avec discrétion. Enfin, le cimetière des Avignonnais, rue Sauteyron, fondé en 1728, révèle une nuance socio-historique intéressante. Sa création fut une réponse à la tension entre les négociants portugais établis et les nouvelles familles venues d'Avignon, contraintes d'enterrer leurs morts séparément. Il ne s'agit pas là d'une ségrégation par la loi, mais d'une partition par la compétition économique, inscrite dans la terre même. Ce lieu, clos depuis 1805, préserve une centaine de sépultures, un témoignage de ces dynamiques communautaires. Ces cimetières, au-delà de leur fonction première, narrent l'histoire des Juifs espagnols et portugais fuyant l'Inquisition, trouvant à Bordeaux un refuge et une prospérité notable sous la protection royale. Leur parcours fut semé d'embûches, comme en témoigne l'épisode héroïque d'Aristides de Sousa Mendes, consul portugais, dont la désobéissance en 1940 sauva dix mille Juifs de la déportation. Ces lieux de repos éternel, loin de l'ostentation, incarnent la résilience et la dignité d'une présence. Ils sont des marqueurs silencieux d'une intégration complexe et d'une continuité culturelle affirmée, même au cœur des plus grandes épreuves.