6 rue de Tournon, Paris 6e
L'Hôtel de Brancas, sis au 6 de la rue de Tournon, ne saurait être confondu avec son homonyme provençal, bien que l'arbre généalogique de cette illustre lignée ait pu entremêler leurs destinées. Il offre un témoignage éloquent, quoique discret, des aspirations et des évolutions architecturales parisiennes à l'aube du XVIIIe siècle. Érigé entre 1710 et 1713 par Pierre Bullet pour Jean-Gaston-Baptiste Terrat, marquis de Chantosme, cet hôtel particulier incarne une phase de transition délicate, où la grandeur sévère du Grand Siècle cède progressivement le pas à une recherche de raffinement et de confort plus intime, préfigurant l'esprit Régence. Bullet, architecte dont l'œuvre est souvent caractérisée par une élégance mesurée, conçoit ici un ordonnancement classique en « entre cour et jardin », typologie canonique de l'hôtel particulier parisien. La façade sur rue, avec son portail d'entrée, expose une dignité retenue, une modénature précise où le plein domine, ménageant une transition vers la cour d'honneur. Cette dernière, par sa minéralité et son échelle, prépare au corps de logis principal qui, lui, s'ouvre sur un jardin, offrant une respiration, une perspective verdoyante, dialectique essentielle entre la contrainte urbaine et l'agrément privé. L'utilisation de la pierre de taille confère à l'ensemble une noblesse intrinsèque, tandis que les intérieurs, dont l'escalier, le salon et le boudoir sont classés, révélaient jadis une richesse de boiseries et de ferronneries, prémices des fantaisies à venir. L'histoire de ses occupants est un véritable palimpseste des élites parisiennes. L'épisode de Jean-Baptiste Petit-de-Saint-Lienne, financier dont l'acquisition en 1719 fut promptement suivie d'une revente pour financer un château en province, souligne la volatilité des fortunes et la spéculation immobilière exacerbée par le système de Law, conférant à cette transaction une résonance économique des plus acerbes. Que cet hôtel ait abrité l'Académie Royale d'équitation de La Guérinière de 1733 à 1742 confère à ses murs une mémoire inattendue de discipline et de mouvement, loin des cénacles habituels. Plus tard, des figures telles que le maire de Paris Jean-Nicolas Pache, le mathématicien Pierre-Simon de Laplace, puis Alexandre Ribot, ancien président du Conseil, ont foulé ses parquets, attestaient de sa capacité à s'adapter, non sans une certaine ironie, aux mutations intellectuelles et politiques de la capitale. La diversité de ses usages – de la librairie Loones au Concert Rouge, puis aux équipes de l'EHESS, et abritant aujourd'hui l'Institut Français d'Architecture – ne fait qu'accentuer la pérennité de sa structure et sa capacité à se réinventer. Classé monument historique depuis 1970, l'Hôtel de Brancas n'est peut-être pas un manifeste architectural d'une audace renversante. Cependant, sa pérennité, la qualité de son exécution par Pierre Bullet et la sédimentation de son histoire en font un exemple remarquable de l'hôtel particulier parisien du début du XVIIIe siècle, témoin d'une époque où l'art de vivre et la subtilité de l'ornementation commençaient à redéfinir l'habitat de prestige.