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Hôpital de la Salpêtrière

Hôpital de la Salpêtrière

47 boulevard de l'Hôpital, Paris 13e

L'Envolée de l'Architecte

Le vaste complexe de la Salpêtrière, aujourd'hui démesurément étendu et fusionné sous l'appellation Pitié-Salpêtrière, tire ses origines d'une humble manufacture de salpêtre au XVIIe siècle, avant d'être réquisitionné, non pas pour l'art de guérir, mais comme un instrument monumental du « Grand Renfermement » voulu par Louis XIV. Ce n'est donc pas la compassion qui présida initialement à sa conception, mais un impératif d'ordre social, visant à confiner mendiants, indigents, puis femmes de « débauche » et aliénées. Une destinée des plus singulières pour ce qui deviendra, par une ironie historique notable, l'un des fleurons de la médecine française. Les premiers coups de pioche, confiés à Antoine Duval en 1658, furent vite contrariés par les contingences financières, un refrain trop familier dans la grande entreprise architecturale. Le flambeau fut repris par les plus illustres, de Libéral Bruand à Louis Le Vau, maîtres d’œuvre d’une composition dont la chapelle Saint-Louis demeure la pièce maîtresse et le témoignage le plus éloquent. Érigée entre 1670 et 1677 par Bruand, elle s'implante avec une autorité absolue au centre géométrique de l'établissement. Sa typologie en croix grecque, surmontée d'une rotonde majestueuse coiffée d'une coupole culminant à soixante-cinq mètres, n'est pas qu'une prouesse structurelle. Les quatre nefs convergeant vers un autel central, visible de toutes parts, offraient une solution ingénieuse pour la ségrégation des fidèles, permettant d’assister aux offices par groupes distincts, évitant toute « promiscuité » – un souci d'ordre qui imprègne l'ensemble du programme. L'architecture devenait ainsi une métaphore de la hiérarchie et du contrôle social. Ce n'est qu'à la fin du XVIIIe siècle, après des décennies de fonctions carcérales et asilaires – on y dénombrait encore dix mille âmes à la veille de la Révolution, dont des centaines de détenues dans la sinistre Maison de la Force, théâtre des massacres de Septembre –, que la Salpêtrière entama sa lente mutation vers la vocation médicale. L'architecte Payen y construisit une infirmerie en 1787, puis Charles François Viel œuvra à la conversion de l'hospice. C'est dans ce cadre que des figures telles que Pinel et Esquirol introduisirent des approches révolutionnaires, libérant les aliénées de leurs chaînes et posant les jalons de la psychiatrie moderne. Une anecdote particulièrement saisissante, qui révèle la brutalité mêlée à une forme d'étrange spectacle, fut l'organisation du fameux « Bal des folles » à la fin du XIXe siècle, une manifestation mondaine où la maladie mentale était donnée en pâture à la curiosité publique, et dont la littérature et le cinéma se sont récemment emparés. L'institution connut son apogée neurologique sous l'impulsion de Jean-Martin Charcot, faisant de la Salpêtrière un foyer d'érudition où des figures telles que Freud firent leurs premières armes. Du Pavillon d'entrée aux cours Mazarin ou Saint-Louis, en passant par les Petites Loges où Pinel mena ses observations, l'édifice porte les strates d'une histoire complexe, classé monument historique depuis 1974. De la manufacture de poudre aux sciences du cerveau, en passant par le grand enfermement, la Salpêtrière incarne un archétype de ces architectures à la pérennité programmatique souvent imprévue, où la pierre, immuable, observe le flux incessant des usages et des doctrines humaines.