Voir sur la carte interactive
Synagogue de la rue Pavée

Synagogue de la rue Pavée

10 rue Pavée, Paris 4e

L'Envolée de l'Architecte

L'édifice du 10, rue Pavée, une singularité notoire dans l'œuvre d'Hector Guimard, se présente d'abord comme une réponse ingénieuse à une contrainte parcellaire particulièrement retorse : une bande de terrain biaise et singulièrement étroite. Plutôt que de s'en accommoder mollement, l'architecte, que l'on connaît pour l'exubérance organique de ses débuts, y opère une forme de chasteté formelle, annonçant, pour certains, le "retour à l'ordre" qui marqua l'architecture française après 1910. La verticalité y devient une obsession presque ascétique, soulignée par une façade de douze mètres où pilastres continus et fenêtres étirées composent une partition d'une rythmique calme, loin des ondulations horticoles habituelles de l'Art nouveau. L'emploi de pierres agglomérées creuses sur une armature en béton armé, une technique alors à la pointe, révèle une modernité constructive sous-jacente, permettant à Guimard de transcender les matériaux traditionnels pour une expression plus dépouillée et fonctionnelle. C'est là une rupture silencieuse mais significative avec l'esthétique du fer forgé qu'il affectionnait.À l'intérieur, la dialectique du plein et du vide est orchestrée avec une précision toute particulière. Le volume s'élance, vertical lui aussi, autour d'une nef centrale flanquée de deux étages de mezzanines. L'éclairage, assuré par des verrières zénithales et une vaste baie vitrée en fond de mur, baigne l'espace d'une lumière indirecte, conférant une atmosphère propice au recueillement. Il est notable que Guimard ait conçu l'intégralité du mobilier — luminaires, chandeliers, appliques, bancs et garde-corps en fonte —, offrant une cohérence stylistique remarquable. Les dossiers des bancs reprennent le mouvement ondulant de la façade, tandis que les motifs triangulaires, présents à l'origine, furent plus tard complétés par l'Étoile de David, témoignage possible d'une affirmation identitaire post-guerre.La commande émanait de l'Agoudas Hakehilos, une fédération de neuf sociétés israélites orthodoxes, principalement issues de l'immigration est-européenne. Cette origine éclaire le parti pris fonctionnel du bâtiment : l'espace de culte est relégué à l'arrière, laissant la partie avant à des salles de cours et des bureaux. Cette disposition, un manifeste en soi, distinguait l'Agoudas Hakehilos des pratiques consistoriales, marquant une autonomie et une volonté d'intégrer le culte aux autres activités communautaires. Financée exclusivement par des fonds privés, l'inauguration du 7 juin 1914, sans représentant officiel du Consistoire central, avec la présence du célèbre hazzan Gershon Sirota, fut un événement discret mais symboliquement fort.Tragiquement, l'édifice fut lâchement dynamité lors de la veillée de Yom Kippour en 1941 par des collaborateurs de l'occupant nazi. Sa restauration subséquente, bien que bienvenue, ne restitua qu'imparfaitement l'intégrité originelle, notamment de la porte d'entrée. Aujourd'hui, cette synagogue, unique édifice cultuel réalisé par Guimard et monument historique depuis 1989, demeure un lieu de culte actif et un témoignage précieux de l'adaptation de l'Art nouveau à un programme sacré et aux exigences d'une communauté en pleine mutation.