2 rue du Jour, Paris 1er
L'église Saint-Eustache, sise au cœur de l'ancien quartier des Halles, est un spécimen architectural dont la genèse, dès le début du XIIIe siècle avec la modeste chapelle Sainte-Agnès, puis son érection en paroisse dédiée à saint Eustache, annonce déjà une certaine complexité. Sa véritable singularité réside cependant dans sa reconstruction débutée en 1532, à une époque où la France, et Paris en particulier, basculait dans l'esthétique de la Renaissance. Cet édifice est le fruit d'une ambition manifeste : bâtir une église gothique avec les formes de l'Antique, un programme résolument hybride, voire, pour certains esprits avertis, paradoxal. Les travaux, confiés successivement à des maîtres d'œuvre tels Boccador ou Nicolas Le Mercier, furent d'une lenteur exaspérante, maintes fois interrompus par des difficultés de financement, témoignant d'une sorte de compromis permanent entre les idéaux et la réalité pécuniaire du temps. L'élévation de Saint-Eustache révèle une structure gothique dans sa verticalité et ses voûtes d'ogives à clés pendantes, atteignant une hauteur de 33 mètres sous nef, supérieure même à celle de Notre-Dame. Pourtant, les piliers, flanqués de pilastres, les ordres antiques superposés et la profusion d'une ornementation plus savante trahissent l'empreinte de la Renaissance. Cette dialectique entre le plein-cintre et l'ogive, le Moyen Âge et l'Antiquité, confère à l'édifice un caractère unique, mais qui n'a pas manqué de susciter l'agacement des puristes. Gabriel Brice, au début du XVIIIe siècle, évoquait déjà une « horrible confusion du Gothique et de l'Antique », tandis que Viollet-le-Duc, avec sa verve habituelle, dénonçait un « squelette gothique revêtu de haillons romains cousus ensemble comme les pièces d’un habit d’arlequin ». La façade occidentale, quant à elle, est une illustration parfaite de ces tâtonnements et de ces inachèvements. Initiée au XVIIIe siècle sous l'impulsion de Colbert, paroissien influent, et dessinée par Louis Le Vau puis Jean Hardouin-Mansart de Jouy, elle ne fut jamais achevée selon le projet initial, laissant un lourd fronton écrasant une seule de ses tours. À l'intérieur, le visiteur découvre un déploiement de chapelles dont certaines conservent des trésors notables, comme les vitraux du chœur d'Antoine Soulignac sur des cartons de Philippe de Champaigne, ou encore le *Martyre de saint Eustache* de Simon Vouet, dont l'histoire même de l'œuvre, entre commande initiale, destruction du maître-autel et dispersion révolutionnaire, est une saga en soi. Le tombeau de Colbert, dessiné par Le Brun et sculpté par Coysevox et Tuby, ou encore le banc d'œuvre monumental de Pierre Lepautre, arborant un insolite bonnet phrygien témoignant de son réemploi post-révolutionnaire, sont autant de marques d'une histoire chahutée. L'église fut aussi le théâtre des baptêmes de Richelieu et Molière, de la première communion de Louis XIV, et des funérailles de Mirabeau, La Fontaine, ou Rameau, preuve d'une inscription profonde dans l'histoire intellectuelle et politique parisienne. Ses grands orgues, reconstruits par Van den Heuvel, figurent parmi les plus imposants de France, assurant une pérennité sonore à cet édifice de tous les paradoxes. Plus récemment, elle a même accueilli les offices majeurs de Pâques et Noël, suite à l'incendie de Notre-Dame, comme si sa vocation de réceptacle des grandeurs et des vicissitudes de Paris était inaltérable.