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Maison Ozenfant

Maison Ozenfant

53 avenue Reille, Paris 14e

L'Envolée de l'Architecte

L'avenue Reille, dans le quatorzième arrondissement, n'est pas réputée pour ses exubérances, mais elle abrite un jalon essentiel, souvent mal compris ou succinctement labellisé : la Maison Ozenfant. Plus qu'une simple villa-atelier pour le peintre Amédée Ozenfant, cet édifice érigé entre 1922 et 1924 sous l'égide de Le Corbusier et Pierre Jeanneret se présente comme une cristallisation précoce des principes puristes qui devaient redéfinir l'architecture moderne. L'appellation « style paquebot » est certes commode, mais elle escamote la profondeur de l'expérimentation formelle qui s'y déploie, bien au-delà des simplifications du répertoire Art Déco, dont le terme est parfois apposé à l'ouvrage avec une certaine désinvolture. Il s'agit là d'une affirmation de la modernité, cherchant à transcender les modes éphémères par une ascèse formelle.  Loin des ornementations superflues, la Maison Ozenfant est une étude de volumétrie et de lumière. Sa position d'angle est exploitée avec une intelligence remarquable. L'atelier, sanctuaire du peintre, occupe le second étage, baigné par une verrière d'angle distinctive, véritable prélude aux fenêtres en bandeau et aux « pan de verre » qui allaient caractériser l'œuvre ultérieure de Le Corbusier. Cette surface vitrée n'est pas qu'un simple apport lumineux ; elle est un dispositif structurel et esthétique qui exprime la fonction interne vers l'extérieur. L'escalier en spirale, visible sur l'une des façades, n'est pas seulement un moyen de circulation ; il est un élément sculptural qui rompt la rigidité apparente du volume principal, signalant une organisation spatiale fluide à l'intérieur et témoignant d'une recherche d'expression de la cinétique.  La dialectique entre le plein et le vide est ici orchestrée avec une économie de moyens toute puriste. Les façades, d'un enduit blanc immaculé originellement, affirment la primauté du volume et de la surface, dépouillées de toute anecdote. Il s'agit d'une architecture de l'épure, où chaque élément, de la disposition des niveaux (l'appartement au premier, l'atelier au second) à la gestion de la lumière, est subordonné à une logique fonctionnelle et esthétique rigoureuse. On peut y déceler les prémices des fameux « cinq points » de l'architecture nouvelle, notamment l'idée d'un plan libre et d'une façade libérée des contraintes structurelles, avant même leur formalisation. Il est néanmoins une certaine ironie à observer comment l'intégrité de cette vision originelle fut érodée par le temps et les interventions. Le remplacement de la toiture d'origine en 1946 pour aménager une terrasse – sans doute une tentative tardive de réaliser l'idéal du toit-jardin, mais compromise par l'altération de la volumétrie initiale – la suppression du garage et le recloisonnement des intérieurs sont autant de cicatrices qui rappellent la fragilité de l'intention architecturale face aux usages et aux nécessités ultérieures. L'inscription partielle aux Monuments Historiques en 1975, limitée aux façades et couvertures, témoigne de cette reconnaissance ambivalente, saluant la silhouette extérieure tout en occultant les modifications profondes du cœur de l'édifice. L'histoire de cette maison est également celle d'une relation complexe. Amédée Ozenfant, co-fondateur avec Le Corbusier de la revue *L'Esprit Nouveau* et du mouvement puriste, se sentira par la suite spolié de sa contribution intellectuelle et de l'aura de cette demeure. Pour Ozenfant, la maison devait être l'incarnation même des théories qu'ils avaient conjointement élaborées. La postérité, cependant, attribuerait majoritairement la paternité de l'édifice à l'architecte, éclipsant la figure du commanditaire et théoricien. Cette maison, finalement, demeure un témoignage éloquent des tensions entre l'auteur et le sujet, l'idéal et la réalité construite, mais surtout, une œuvre fondatrice du modernisme français, dont la sobriété radicale continue de questionner notre perception de l'habitat.