29 avenue Rapp, Paris 7e
L'immeuble Lavirotte, érigé au 29, avenue Rapp en l'an 1900, ne se contente pas d'être un immeuble de rapport de six étages, typologie commune à l'urbanisme parisien. Il se manifeste avant tout comme un manifeste de l'Art nouveau, une exubérance architecturale au service d'une démonstration matérielle. Sa façade, loin d'être un simple revêtement, fut conçue comme une gigantesque surface d'exposition pour les grès flammés d'Alexandre Bigot, le céramiste commanditaire et, par une sorte de coïncidence opportune, le mécène de sa propre matière. Ce geste initial conditionne l'œuvre : l'architecte Jules Lavirotte se voit offrir une liberté rare, celle de modeler la forme au diapason du matériau, transformant ainsi un édifice d'habitation en une œuvre publicitaire monumentale. L'impact visuel est immédiat, presque assourdissant pour l'œil habitué aux compositions plus sages. La façade, d'une plasticité étonnante, déploie une ornementation pléthorique où le grès flammé, avec ses nuances irisées et ses textures variées, s'affirme comme l'épiderme vivant du bâtiment. Il ne s'agit plus de simple décor rapporté, mais d'une symbiose entre le matériau et la forme architecturale. Les baies des différents niveaux adoptent des géométries sinueuses, des encadrements torsadés, des protubérances organiques qui semblent croître directement de la pierre et de la céramique. Les balcons, avec leurs ferronneries ouvragées, participent à cette danse des lignes courbes, brisant la rectitude haussmannienne ambiante. La porte d'entrée, quant à elle, est une véritable gueule sculptée, un portail quasi-organique d'une audace remarquable, où les figures de Théobald-Joseph Sporrer, Firmin Michelet, Alfred Jean Halou et Jean-Baptiste Larrivé contribuent à cette allégorie de la nature déchaînée. La composition générale s'affranchit des canons classiques sans pour autant ignorer les principes de hiérarchisation. Si le rez-de-chaussée est une entame ostentatoire, les étages supérieurs maintiennent une certaine progression, quoique toujours empreinte de cette fantaisie débridée. On observe une dialectique intéressante entre le plein de cette masse sculptée et le vide des fenêtres, souvent cernées de formes anthropomorphes ou florales qui tendent à estomper les limites entre l'organique et l'artificiel. L'œuvre de Lavirotte, en cela, est emblématique d'un certain Art nouveau parisien, moins linéaire et plus sculptural que ses homologues belges ou britanniques, parfois à la limite du rococo fin-de-siècle, frôlant une forme de maniérisme. Ce n'est pas un hasard si cet immeuble fut le lauréat du concours de façades de la ville de Paris en 1901. Cette distinction, à une époque où le style nouveau peinait encore à obtenir une reconnaissance officielle, fut un coup de projecteur inestimable. Elle légitimait une audace, une rupture avec les conformismes bourgeois et une acceptation d'une esthétique résolument moderne, bien que certains puristes y aient vu une débauche de fantaisie plutôt qu'une innovation architecturale rigoureuse. On raconte que cette victoire, par son éclat, aurait irrité certains cercles académiques, peu enclins à célébrer ces « folies » de la ligne courbe. Lavirotte, avec cet édifice, inscrivait son nom dans la postérité comme un des maîtres d'œuvre d'un Art nouveau symboliste, où l'édifice devient une narration en soi. L'intérieur, dont les façades sur cour, le hall d'entrée et l'escalier furent heureusement inscrits aux monuments historiques en 2015, perpétue cette richesse. Le traitement du hall d'entrée, bien que plus contenu que l'exubérance externe, offre une transition douce vers les espaces domestiques, confirmant que l'intention esthétique n'était pas uniquement superficielle. Labellisé « patrimoine du XXe siècle », l'immeuble Lavirotte demeure un témoin flamboyant de cette période charnière, un monument qui continue d'interroger la frontière entre l'architecture et la sculpture, entre l'utilitaire et l'expression artistique pure.