Place Bellecour, 2e arrondissement, Lyon
La Place Bellecour, vaste esplanade lyonnaise, offre à notre contemplation un ensemble équestre dont l'histoire, plus que la seule statuaire, révèle les fluctuations de l'ordonnancement politique et les aléas de la mémoire collective. Ce monument, œuvre du sculpteur François-Frédéric Lemot, n'est en vérité qu'un second acte, une réécriture en bronze de ce que la Révolution, dans son empressement iconoclaste, avait méthodiquement réduit à l'état de canon. L'originale, celle de Martin Desjardins, érigée en 1713, avait connu le sort réservé aux symboles de l'ancien régime, pulvérisée en 1792. D'une hauteur de 5,2 mètres et d'une masse respectable de 9 tonnes, cette effigie, juchée sur un socle de marbre de Carrare de 50 tonnes, figure le monarque Louis XIV à la romaine, c'est-à-dire sans l'artifice de la selle ou des étriers. Une convention stylistique qui, pour l'œil non averti, a engendré une légende tenace: Lemot se serait suicidé par honte d'une telle omission. Une fable pittoresque qui révèle davantage l'imagination populaire que la rigueur historique, l'artiste ayant achevé son parcours de manière fort naturelle en 1827. Son travail est pourtant salué pour sa souplesse et un certain réalisme, particulièrement dans le rendu des drapés et de l'animal. À ses pieds se trouvaient jadis les figures allégoriques du Rhône et de la Saône, œuvres des frères Coustou, installées en 1721. Ces symboles fluviaux, un vieillard barbu pour le Rhône et une figure féminine pour la Saône, furent eux aussi déplacés durant la Révolution, puis conservés, exposés aux intempéries et au vandalisme, avant de rejoindre définitivement, en 2021, les salles plus clémentes du musée des Beaux-Arts. Un destin ordinaire pour des éléments d'art public, dont la fragilité n'est jamais pleinement appréhendée. L'inauguration de 1825 fut un événement d'une certaine pompe, non sans ses épisodes singuliers. Le transport de la statue, fondue à Paris, fut une épopée logistique, tirée sur un fardier par une vingtaine de chevaux, et malheureusement marquée par le décès d'un ouvrier, Muguet, dont la veuve fut compensée. On découvrit également, en 1966, sous le socle, une caissette dont le contenu, pièces d'or et médailles, révélait une pratique d'époque, une sorte de capsule temporelle destinée à pérenniser l'instant de la pose. Plus récemment encore, lors de sa restauration de 2023 à 2024, on a même retrouvé dans la tête du cheval une boîte en bois, contenant un tube scellé au plomb qui renfermerait une copie du discours d'inauguration de l'époque – un détail curieux, témoignage de la méticulosité, ou de l'optimisme, des artisans d'alors. Cette récente campagne de restauration, qui a vu pour la première fois la statue quitter son piédestal, témoigne de la nécessité d'entretenir ces pièces monumentales, dont la structure interne en fer et le bronze lui-même, soumis aux éléments, subissent les altérations inévitables. Un travail minutieux de la Fonderie de Coubertin a redonné à l'ensemble sa patine et sa solidité d'antan, remplaçant une dalle abîmée du socle en marbre de 50 tonnes et redorant les lettres. Ironiquement, malgré l'intention royale de la commande, le monarque lui-même est souvent oublié par les Lyonnais, qui désignent l'œuvre par son seul attribut équin, le Cheval de Bronze. Une désignation pragmatique, ancrée depuis des décennies, et qui a donné naissance à la tradition locale de se donner rendez-vous sous la queue du cheval. Une forme d'appropriation populaire qui relativise, s'il en était besoin, la prétention initiale du monument à magnifier une figure royale.