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Maison

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78 rue de Charonne 43 rue Saint-Bernard, Paris 11e

L'Envolée de l'Architecte

La rue de Charonne, loin d'être une simple artère haussmannienne, se révèle un axe historique et laborieux, un véritable palimpseste du faubourg. Son tracé sinueux, préservé des rectifications brutales, trahit une genèse organique, celle d'une voie médiévale menant au village éponyme, peuplée d'artisans et d'établissements religieux. Ses pierres ont d'ailleurs été le théâtre d'épisodes singuliers, à l'image des combats acharnés de 1652, marquant son entrée dans la grande histoire par le sang. Elle n'est pas tant une destination qu'un trajet à travers les strates d'une urbanité parisienne à l'œuvre. Les cours Saint-Joseph et Jacques-Viguès, aux numéros 3-5, offrent une plongée saisissante dans la typologie faubourienne. Ces enclaves, jadis vouées à l'ébénisterie, témoignent d'une intelligente imbrication des fonctions d'atelier et d'habitation. Tandis que la cour Saint-Joseph conserve une certaine hétérogénéité, née d'interventions successives du XVIIIe au début du XXe siècle, avec ses moellons et pans de bois, la cour Jacques-Viguès, façonnée par un marchand de bois au XIXe, déploie une homogénéité plus concertée, mariant la pierre de taille et la brique rouge, unifiant ses trois étages par d'élégantes passerelles métalliques, vestiges d'une ingénierie fonctionnaliste. Leur reconversion actuelle, de l'artisanat au design et aux services, illustre la perpétuelle adaptation du bâti. L'on y croise d'autres singularités. La maison du 78, avec son pignon et ses pans de bois, est un émouvant témoignage du XVIIe siècle, fort heureusement inscrit, qui offre un dialogue précieux avec son alter ego d'en face, malgré les vicissitudes du temps et des aménagements. Plus loin, l'Hôtel de Mortagne (51-53), une folie du XVIIe due à Pierre Delisle-Mansart, neveu du grand Mansart, illustre une déchéance regrettable. Jadis demeure de Jacques de Vaucanson, l'ingénieux mécanicien à l'origine d'automates stupéfiants et précurseur des machines industrielles, puis berceau du Cabinet des mécaniques du roi, l'ancêtre du Musée des Arts et Métiers, il se trouve aujourd'hui quasiment occulté par une construction moderne, privé de sa perspective depuis la rue. Une offense au regard et à l'histoire, d'autant que Diderot y aurait situé une partie de son célèbre roman, « La Religieuse ». Le Palais de la Femme (94), œuvre monumentale de Labussière et Longerey de 1910, frappe par son esthétique résolument sociale. Erigé pour accueillir les hommes célibataires, converti en hôpital de guerre, il est aujourd'hui une résidence de l'Armée du Salut. Sa vêture de meulière et de briques orange, agrémentée de céramiques et de vitraux, n'a d'égale que l'ampleur de sa vocation. On ne peut toutefois passer sous silence la polémique récente concernant le montant des loyers, qui met en lumière la tension entre mission sociale et impératifs financiers, même pour une institution aussi louable. Non loin, les vestiges des couvents de la Madeleine de Traisnel (100) et des Bénédictines du Bon-Secours (99-101) rappellent une époque où ce faubourg était jalonné de fondations religieuses. Ces sites, qui virent leurs chapelles détruites et leurs corps de logis convertis en filatures par les industriels Richard et Lenoir, illustrent la capacité de la Révolution à transformer le sacré en productif. Le couvent de la Madeleine, en particulier, cultivait une réputation sulfureuse, Alexandre Dumas lui-même l'évoquant dans « Le Chevalier d'Harmental » comme un lieu de débauche, et l'on murmure que le lieutenant de police d'Argenson y possédait une porte dérobée… Une atmosphère qui inspira jusqu'à Patrick Süskind pour le début du « Parfum ». Enfin, la Pension Belhomme (157-161) mérite une mention pour son histoire rocambolesque. Cette demeure de la fin du XVIIIe siècle, censée héberger des aliénés, servit de refuge onéreux à des nobles durant la Révolution, le menuisier Belhomme s'arrangeant avec Fouquier-Tinville pour leur assurer un salut temporaire. Hélas, ce bâtiment inscrit fut détruit en 1972, exemple édifiant de la négligence patrimoniale de l'époque, ne laissant qu'un parc réaménagé. Quant à l'église du Bon-Pasteur (177), sa reconstruction en 1972, substituant une structure rectangulaire, sobre et peu éloquente, à un édifice néo-gothique flamand, symbolise une certaine forme de rupture avec le caractère historique du quartier. La rue de Charonne demeure ainsi une chronique vivante, où chaque façade, chaque cours, chaque béance même, raconte une histoire de transformations, de compromis, et d'une résilience architecturale souvent malmenée, mais jamais totalement éteinte.