boulevard d'Athènes, Marseille
L'escalier monumental d'accès à la gare Saint-Charles, aujourd'hui pièce maîtresse de la façade urbaine de Marseille, fut étrangement une création tardive. La gare, inaugurée dès 1848, demeura longtemps sans cette liaison directe vers le boulevard d'Athènes, contraignant les voyageurs à d'ingrats détours. Ce n'est qu'en 1925 qu'une communication directe fut enfin établie, concrétisant une nécessité urbaine soulignée dès 1859 par Adolphe Meyer. Ce dernier imaginait déjà un gigantesque escalier qui élèverait, avec magnificence, l'usager vers le plateau de l'embarcadère. Le concours de 1911, remporté par Eugène Sénès et Léon Arnal, visait précisément à doter le boulevard d'Athènes d'un décor monumental digne de clore sa perspective. Le projet, freiné par les aléas financiers et surtout par la Grande Guerre, ne fut pleinement relancé qu'en 1919, avec l'ambition d'être achevé pour l'exposition coloniale de 1922 – une date certes manquée, mais révélatrice des aspirations de l'époque. La démolition de l'ancien Petit Séminaire en 1921 libéra l'emprise nécessaire, non sans avoir préalablement déplacé la statue de la Vierge dorée, témoin préexistant de la topographie des lieux. Inauguré en grande pompe en avril 1927 par le président Gaston Doumergue, cet escalier de cent quatre marches, s'élevant sur quinze mètres cinquante, se déploie en sept paliers successifs. Sa fonction n'est pas seulement de franchir la déclivité; il s'agit d'une véritable scénographie urbaine. Au pied des premières volées, les groupes d'Ary Bitter mettent en scène lions et enfants, allégories des forces vitales marseillaises, telles que Le Soleil et la Mer ou Le Monde est à l'Énergie. Plus haut, les imposants pylônes d'Auguste Carli encadrent un palier intermédiaire. Leurs sculptures marient l'iconographie maritime – proue de navire, rames, dauphins – aux figures allégoriques de La Porte de l’Orient et de Marseille colonie grecque. Ces représentations, bien que conventionnelles, ancrent la cité dans son histoire et son rôle de carrefour méditerranéen. Les armoiries d'Aix, Nice, Lyon et Paris, gravées sur leurs faces, rappellent l'ancrage régional et national de la ville. Les paliers inférieurs, quant à eux, sont agrémentés des six petits groupes en bronze d'Henri Raybaud, fondus par François Rudier. Ces figures, représentant La Moisson, Les Fruits, La Pêche, Les Vendanges, Les Fleurs et La Chasse, célèbrent avec une certaine candeur les richesses agricoles et naturelles de la Provence. Enfin, au dernier palier, face à face, se dressent les groupes de Louis Botinelly : Les Colonies d’Afrique et Les Colonies d’Asie. Ces œuvres, résolument ancrées dans l'esthétique et l'idéologie coloniale de l'entre-deux-guerres, avec leurs princesses khmères et leurs évocations africaines, sont des témoignages éloquents d'une époque révolue, matérialisant l'exotisme alors en vogue et les ambitions impériales que la ville se plaisait à incarner. Leur inscription récente aux monuments historiques souligne la reconnaissance de leur valeur patrimoniale, au-delà des débats idéologiques qu'elles peuvent susciter aujourd'hui. L'escalier de la gare Saint-Charles demeure ainsi un monument complexe, miroir des grandeurs et des idéologies de son temps.