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Hôtel Feger-Latour ou Piganeau

Hôtel Feger-Latour ou Piganeau

4 rue Esprit-des-Lois, Bordeaux

L'Envolée de l'Architecte

L'hôtel Feger-Latour, aujourd'hui souvent désigné par le nom de Piganeau, s'insère dans l'ordonnancement de l'îlot Louis, cette vaste opération immobilière du XVIIIe siècle dont les transactions foncières contribuèrent non sans opportunisme au financement du Grand-Théâtre. Érigé vers 1775 par l'architecte François Lhote, cet édifice bordelais fut d'abord la demeure d'Étienne Feger-Latour, un armateur et négociant dont la fortune, il est essentiel de le rappeler, provenait en partie du commerce colonial et de la traite négrière. L'architecture de l'hôtel, originellement conçu avec un rez-de-chaussée et un unique étage, se distinguait alors par ses neuf travées imposantes, conférant à la façade une dignité presque rustique, celle d'un château campagnard transposé au cœur de la ville, face aux anciens glacis du château Trompette. Au-dessus des baies du premier étage, six bas-reliefs se déploient, prolongeant avec une certaine audace la ligne des trois frontons centraux, un détail qui témoigne d'un goût Louis XVI où la richesse ornementale n'excluait pas une certaine solennité. Au fil des décennies, le bâtiment connut des transformations notables et des occupants successifs, chacun imprimant sa marque ou ses nécessités fonctionnelles. Sous le Consulat, l'hôtel passa aux mains de Jacques Conte, autre figure du négoce négrier, avant d'accueillir en 1818 la Banque de Bordeaux. Cette conversion d'une résidence privée en institution financière est éloquente quant à l'évolution économique de la cité. C'est vers le milieu du XIXe siècle, entre 1857 et 1861, que la famille de banquiers Piganeau, acquéreur des lieux, entreprit la surélévation de l'édifice, probablement sous la houlette de Jean-Baptiste Lafargue. Cette intervention, ajoutant un niveau supplémentaire, visait sans doute à harmoniser l'hôtel avec les bâtisses voisines, dans une quête d'uniformité urbaine mais aussi d'affirmation de la puissance bancaire. Le décor d'alors s'alourdit, avec un rinceau alternant putti et vases sous la corniche, ajoutant à l'opulence un poids certain. Les épaisses grilles protégeant les baies du rez-de-chaussée et le monogramme de Jean-Gustave Piganeau sur la porte cochère sont des signatures manifestes de cette nouvelle vocation. Au-delà de la façade, le couloir-vestibule voûté, orné de caissons à la romaine, mène à une cour intérieure désormais couverte d'une verrière, une adaptation typique pour maximiser l'espace et la lumière dans un environnement urbain dense. À l'intérieur, malgré les vicissitudes et les réaménagements, quelques vestiges du XVIIIe siècle subsistent, notamment les décors peints d'un petit boudoir et les aménagements des grands salons, protégés au titre des monuments historiques. L'hôtel Feger-Latour-Piganeau incarne ainsi une superposition d'époques et de fonctions, depuis la fortune coloniale originelle jusqu'à la finance contemporaine représentée par la banque Milleis, témoignant sans fard des strates successives de l'histoire bordelaise et de ses compromis esthétiques et économiques.