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Immeuble au 1, place Broglie

Immeuble au 1, place Broglie

1, place Broglie, Strasbourg

L'Envolée de l'Architecte

La place Broglie à Strasbourg offre un exemple éloquent de la sédimentation urbaine, passant d'un simple marché aux chevaux, le Roosmarkt, à une promenade arborée orchestrée par le maréchal de Broglie en 1740, avant de prendre sa physionomie actuelle, ordonnancée par la présence structurante de son théâtre municipal, érigé entre 1804 et 1821. Cette évolution reflète les aspirations successives d'une ville soucieuse d'ordonnance et de représentation. L'Opéra, emblème néo-classique, impose une monumentalité avec son péristyle colossal et ses colonnes ioniques, jadis surmonté de six Muses, non les neuf habituelles, détail qui ne manque pas d'une certaine ironie. Il dialogue avec l'Hôtel de Hanau, actuel Hôtel de Ville, édifié en 1730 dans un style Régence, dont le plan en fer à cheval et la façade arrière, face à la place, présentent une alternance rythmée de baies cintrées et rectangulaires, témoignant d'une élégance d'époque. L'Hôtel de Klinglin, résidence du préfet, construit en grès rose entre 1731 et 1736, avec son plan entre cour et jardin, illustre une synthèse intéressante entre la conception française et des traditions locales ou germaniques, une constante dans l'architecture strasbourgeoise. L'urbanisme de la place Broglie ne se limite pas aux XVIIIe et XIXe siècles. Le numéro 1, érigé en 1901 par Berninger et Krafft, expose une facette Art Nouveau, avec son oriel d’angle circulaire coiffé d’une toiture en bulbe, pièce distinctive inscrite aux monuments historiques, attestant de la capacité du lieu à intégrer des expressions stylistiques plus tardives. On y observe également l'ancien grenier d'abondance, ou Kornspeicher, une structure de briques roses du XVe siècle, dont les contreforts et les multiples baies ogivales rappellent une fonction utilitaire médiévale avant sa reconversion en entrepôt scénographique pour l'Opéra. Au-delà de son architecture, la place est une scène pour l'histoire. C'est ici même, au domicile du baron de Dietrich, que La Marseillaise fut entonnée pour la première fois en avril 1792, avant de résonner publiquement sur la place. Une statue d'Alfred Marzolff, inaugurée en 1922, commémorant cet événement, fut malheureusement détruite par l'occupant national-socialiste avant d'être patiemment reconstruite en 1980. La place fut d'ailleurs renommée Adolf-Hitler Platz durant la seconde annexion, un changement de nom aussi brutal que temporaire. Moins connu est l'épisode de la fontaine du Vater Rhein, installée par les Allemands, si décriée qu'elle fut échangée contre une autre, celle du Meiselocker, lors du retour à la France. C'est encore sur cette place que le Général de Gaulle prononça en 1947 un discours fondateur de la Ve République. Aujourd'hui, au-delà de ces strates historiques et architecturales, la place Broglie est surtout associée au Christkindelsmärik, le marché de Noël le plus ancien et emblématique de Strasbourg, transféré ici en 1870. C'est une tradition qui, bien que festive, révèle la pérennité d'un usage commercial et social pour un espace qui a su traverser les époques en s'adaptant, intégrant jusqu'à l'art contemporain avec la fontaine de Janus de Tomi Ungerer, inaugurée en 1988 pour les 2000 ans de la ville. Un lieu d'une densité historique et fonctionnelle remarquable, où chaque pierre, chaque perspective raconte une part de l'histoire alsacienne et française.