117bis boulevard Poniatowski, Paris 12e
Le bastion, dans sa définition la plus austère, incarne une survivance. Le numéro 1 de l'ancienne enceinte de Thiers, niché discrètement dans le sud-est parisien, en est une illustration éloquente de cette persistance. Érigée entre 1841 et 1845, cette ceinture fortifiée, longue de trente-trois kilomètres et ponctuée de quatre-vingt-quatorze bastions, répondait aux impératifs stratégiques de son temps, à la fois pour se prémunir des menaces extérieures et, murmuraient les esprits chagrins, pour mieux contenir les velléités insurrectionnelles d'une capitale turbulente. C'était une architecture de la peur, de la dissuasion, un trait d'union massif entre la stratégie militaire et l'urbanisme. Sa pertinence stratégique fut d'ailleurs remise en question presque dès son achèvement, l'évolution rapide de l'artillerie rendant ce type de fortification obsolète en quelques décennies à peine. Ce bastion numéro 1, une saillie pentagonale conçue pour le tir d'enfilade, n'était qu'une dent dans cette mâchoire défensive. Sa volumétrie, massive et inerte, révélait une architecture de la contrainte, du plein contre le vide, du rempart contre l'assaut potentiel. Ses matériaux, sans doute un assemblage robuste de terre, de pierre et de maçonnerie, étaient destinés à absorber la fureur des canonnades. Il est d'ailleurs facétieux de se souvenir que l'édification de cette enceinte, sous le ministère de Thiers, fut accueillie par des sarcasmes et des critiques virulentes. Certains y voyaient moins une protection contre l'ennemi extérieur qu'une entrave à la liberté des Parisiens, voire une 'prison' destinée à contenir les velléités insurrectionnelles du peuple. Un cynisme certain, mais pas entièrement dénué de fondement historique, quand on pense aux événements de la Commune, quelques décennies plus tard. Aujourd'hui, il subsiste, quasi relique, en contrebas du boulevard Poniatowski, enserré entre le quai de Bercy et l'échangeur urbain. Sa position, enclavée, presque oubliée, le sépare visuellement de la Seine, créant une dialectique curieuse entre un objet de défense fluviale et son isolement contemporain. L'accès, décrit par des repères urbains précis, souligne son intégration forcée dans une topographie remodelée, une sorte de fossile géologique dans le tissu urbain. Le paradoxe de son existence réside dans sa survie. Lorsque l'enceinte de Thiers fut démantelée après 1919 – jugée anachronique et encombrante face à l'artillerie moderne et à l'expansion démographique –, une poignée de ces bastions fut épargnée. Leur conservation ne fut pas toujours le fruit d'une vision patrimoniale éclairée, mais parfois d'une opportunité fortuite, ou d'une difficulté logistique à les faire disparaître. Le bastion numéro 1, inscrit monument historique en 1970, échappa ainsi à la table rase, sans doute parce que sa position, moins gênante, ou son utilité résiduelle, le préserva. Il n'est pas une œuvre d'art à contempler pour sa beauté intrinsèque, mais un document architectural, une cicatrice sur le visage de la ville, témoignant des peurs et des ambitions d'une époque révolue. Sa réception se fait désormais dans l'indifférence générale, n'étant qu'un point de repère pour l'historien ou le promeneur attentif, loin des fastes des monuments glorifiés. Il est l'ombre d'une fortification, une leçon d'histoire gravée dans le béton et la pierre, silencieusement présente au seuil de la capitale.