51 rue de Montmorency, Paris 3e
Sise au 51 de la rue de Montmorency, cette demeure s'offre à l'observateur comme le vestige d'une époque révolue, non sans un certain anachronisme. Elle se revendique, avec une insistance quasi notariale, la doyenne des habitations parisiennes datables, un titre d'ailleurs chèrement disputé par d'autres prétendants éphémères dont l'ancienneté fut jadis proclamée avec une assurance qui s'est révélée hâtive. L'édifice, achevé en 1407 sous l'impulsion de Nicolas Flamel, riche bourgeois dont le nom est aujourd'hui plus souvent associé à l'alchimie qu'à la promotion immobilière, fut conçu avec une dualité intrigante. Le rez-de-chaussée, espace prosaïque dédié au commerce, s'opposait aux étages supérieurs, destinés à une charité calculée. Les pauvres y trouvaient refuge, à la condition expresse de réciter, matin et soir, des prières pour l'âme de Flamel et de sa défunte épouse, Pernelle. Une philanthropie conditionnelle, en somme, ancrée dans la piété de l'époque et la volonté d'assurer son salut post-mortem. La façade, malgré les outrages du temps et les restaurations intempestives, conserve quelques indices de sa structure originelle. Au niveau inférieur, trois ouvertures attestent de cette répartition fonctionnelle : deux portes latérales menant sans doute aux échoppes, encadrant un accès central, lequel dissimulait jadis la cage d'un escalier circulaire desservant les niveaux supérieurs. Les jambages, avec leurs cadres en anse de panier, arborent un répertoire sculpté de personnages énigmatiques tenant des phylactères ou se délassant dans des jardins, tandis que des anges musiciens annoncent l'accès principal, le tout ponctué des initiales discrètes du commanditaire. Mais c'est l'inscription courant en frise sous la corniche du rez-de-chaussée qui révèle l'essence même du projet, un mélange singulier de pragmatisme et de dévotion : « Nous hōm(m)es et fēm(m)es laboureurs demourans ou porche de ceste maison... sōm(m)es tenus chacū(n) en droit soy dire tous les Jours Une patenostre et • I • ave maria en priant dieu q(ūe) de sa grace face pard(ō)n aus povres pecheurs trespassez • amen • ». Un contrat moral gravé dans la pierre, où l'hospitalité s'échange contre des indulgences post-mortem. Il convient, toutefois, de tempérer l'enthousiasme romantique. L'édifice, tel qu'il se présente aujourd'hui, est le produit d'altérations successives. La plus notable, et sans doute la plus regrettable pour la pureté de son expression et sa lecture architecturale, fut la campagne de restauration menée à l'occasion de l'Exposition Universelle de 1900. C'est à cette période que le « grand pignon », qui lui donna son nom et sa silhouette caractéristique de l'architecture civile médiévale parisienne, fut irrémédiablement perdu, et que les fenêtres subirent des reprises qui en travestirent la physionomie. Classée monument historique en 1911, cette maison a survécu à travers les siècles en adaptant ses fonctions. De l'abri pour les nécessiteux et l'échoppe médiévale, elle est passée à une existence plus mondaine, abritant aujourd'hui un restaurant gastronomique. Cette reconversion, si elle assure la pérennité matérielle de la structure, n'en demeure pas moins une mutation significative de son esprit originel, transformant un lieu de charité ostentatoire en temple de la cuisine contemporaine. La légende de Nicolas Flamel, l'alchimiste en quête de la pierre philosophale, confère à cette brique et à cette pierre une aura supplémentaire, une dimension mystique qui dépasse la simple matérialité de l'architecture. C'est peut-être cette résonance, plus que sa seule ancienneté avérée, qui assure à cette demeure sa place singulière dans le panthéon des vestiges parisiens.