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Église Saint-Étienne-du-Mont

Église Saint-Étienne-du-Mont

30 rue Descartes, Paris 5e

L'Envolée de l'Architecte

L'église Saint-Étienne-du-Mont, édifice parisien s'il en est, illustre avec une éloquence certaine les compromis et les tâtonnements d'une époque charnière. Son érection, s'étalant de la fin du XVe siècle à la première moitié du XVIIe, en fait un véritable palimpseste architectural, où le gothique flamboyant du chœur et des éléments structurels peine à s'effacer devant les velléités renaissantes de la nef et surtout de sa façade. Une coexistence stylistique, davantage le fruit d'une longue gestation et de contingences financières que d'une vision unifiée. Son axe, d'une discrète inclinaison, vient d'ailleurs perturber la rectitude attendue d'un édifice sacré, presque une humeur architecturale. Établie sur la montagne Sainte-Geneviève, l'église succède à une chapelle paroissiale liée à l'abbaye éponyme, témoignant de l'expansion urbaine autour d'un centre intellectuel foisonnant. Le chantier, initié en 1491 par le chevet et son clocher singulier, s'achève par une façade en 1624, d'une composition pour le moins éclectique. On y discerne, non sans une certaine curiosité, un portail au vocabulaire grec classique superposé à des arcatures en plein cintre, l'ensemble surmonté d'un pinacle résolument gothique. Cette superposition, loin de la pureté revendiquée par les canons classiques, manifeste un syncrétisme dont on ne sait s'il relève de l'audace ou de l'indécision, mais qui signale indubitablement la fin d'une époque et les prémices d'une autre. L'intérieur surprend par son plan basilical et ses bas-côtés d'une hauteur inhabituelle, contribuant à une spatialité lumineuse, presque éthérée. Au milieu du transept, l'audacieuse clef pendante, ou fleuron, d'une saillie considérable, retient l'attention par sa hardiesse technique et la finesse de ses sculptures, défiant la gravité avec une certaine superbe. Mais l'élément le plus singulier demeure le jubé, dernier de son espèce à Paris. Érigé vers 1530-1535, il est une véritable pièce d'anthologie de cette transition stylistique, où la structure gothique épouse une ornementation Renaissance d'une délicatesse qui confine à la dentelle de pierre calcaire de Saint-Leu. Ses deux escaliers s'enroulant gracieusement autour des piliers, menant à une balustrade d'une incroyable finesse, révèlent une maîtrise artisanale remarquable. Il est d'ailleurs piquant de constater que, si la plupart des artisans de l'église sont connus, l'identité de l'architecte de ce chef-d'œuvre reste un mystère, un anonymat qui contraste avec la notoriété des sculpteurs, tels Pierre Biard l'Aîné, auteur des figures extatiques surmontant les portes du chœur. Ce jubé, bien plus qu'une simple cloison, est une barrière historique, abolie ailleurs pour rapprocher les fidèles du rituel, mais ici miraculeusement préservée, offrant une lecture complexe de l'espace sacré. L'édifice abrite également des témoignages d'un passé riche et parfois tumultueux. Son buffet d'orgues de 1630, le plus ancien de la capitale, œuvre de Jean Buron, a survécu aux vicissitudes du temps et des restaurations successives, accueillant les interprétations les plus savantes, de Maurice Duruflé à Thierry Escaich. Les vitraux, bien que fragmentaires, offrent des éclats de lumière colorée, rescapés des ravages révolutionnaires qui virent la châsse de sainte Geneviève vidée de ses reliques. Saint-Étienne-du-Mont fut un lieu de sépulture pour des figures intellectuelles majeures, telles Blaise Pascal et Jean Racine, dont les cendres furent transférées de Port-Royal, conférant au lieu une discrète aura janséniste, comme l'a relevé Laurence Plazenet. L'église fut aussi le théâtre de drames, notamment l'assassinat en 1857 de l'archevêque Mgr Sibour par un prêtre contestataire, un événement qui ancre l'édifice dans la petite histoire des passions humaines. Balzac y a situé des scènes du Père Goriot, et Huysmans la dépeignait comme « l'une des plus jolies églises de Paris », un jugement subjectif mais révélateur de son charme particulier. Saint-Étienne-du-Mont demeure ainsi un monument de synthèse, un laboratoire d'expérimentations stylistiques et un écrin pour une histoire dense, loin de toute perfection monolithique, mais riche de ses contradictions et de son identité singulière.