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Usine pharmaceutique du Docteur Pierre

Usine pharmaceutique du Docteur Pierre

18,avenue du Général-Galliéni, Nanterre

L'Envolée de l'Architecte

Il est parfois curieux de constater combien l'impératif commercial peut parfois engendrer des audaces architecturales, hissant l'édifice industriel au rang de manifeste publicitaire. L'Usine pharmaceutique du Docteur Pierre à Nanterre, que d'aucuns surnommèrent affectueusement le « château », en est une illustration particulièrement révélatrice, défiant la pure fonctionnalité par une certaine grandiloquence décorative. Inscrite au titre des monuments historiques, elle échappe à la seule nomenclature utilitaire pour se positionner comme un témoin singulier de son époque. Cet édifice, long et imposant, conjugue, avec une certaine assurance décorative, la robustesse de la brique rouge à la noblesse mesurée de la pierre de taille et à la vivacité des ornements de céramique. Au centre, un avant-corps s'élève avec une dignité presque surannée, surmonté d'un dôme coiffé d'une lanterne, un geste qui évoque davantage les pavillons d'exposition que l'enceinte productive. Les corps latéraux, prolongés par des ailes en retour côté cour, structurent un volume qui, par ses corniches et ses cabochons, tempère l'austérité inhérente à toute entreprise productive. Son orientation stratégique le long de la voie ferrée de la ligne de Paris-Saint-Lazare à Saint-Germain-en-Laye n'était point un hasard fortuit, mais bien une déclaration d'intentions : l'architecture y devenait réclame, l'édifice un totem commercial signalant au voyageur la puissance d'une marque naissante. L'histoire de ce site débute en 1837, lorsque le docteur Pierre Mussot fonde à Asnières une usine dédiée à la distillation d'alcool de menthe pour ses dentifrices. À son décès, la société A. Chouët et Cie prend le relais, développant la marque avec un sens aigu des affaires. L'expansion, dictée par la logistique et l'ambition, se concrétise en 1900 par le déménagement à Nanterre. L'architecte nanterrois Albert Aubert, maître d'œuvre de cette entreprise, sut traduire les aspirations d'une bourgeoisie industrielle désireuse d'affirmer sa réussite par la monumentalité. Le terrain, s'étendant sur près de quatre-vingts hectares, n'était pas un simple emplacement, mais un prolongement de la production, consacré à la culture de la menthe poivrée, créant ainsi une synergie parfaite entre la terre et le laboratoire. Au fil des décennies, l'édifice connut une succession d'occupants, de Forvil en 1923 à Natalys en 1967, avant de sombrer dans une période de décrépitude, comme il advient souvent de ces icônes industrielles délaissées par le flux incessant du progrès. Sa résurrection récente, orchestrée par un consortium mêlant intérêts publics et solidaires, s'inscrit dans une tendance contemporaine à la réaffectation des friches industrielles. La transformation en tiers-lieu accueillant des structures de l'Économie Sociale et Solidaire, avec son foodlab partagé et son restaurant baptisé « Docteur Pierre », illustre une réinterprétation de l'espace productif. Le jardin en permaculture de 1 000 m², créé sur les anciennes terres de culture de menthe, est un clin d'œil, sans doute involontaire pour certains, à la vocation agricole originelle des lieux. De l'affichage commercial ostentatoire à l'incubateur solidaire, l'Usine du Docteur Pierre traverse les époques, témoignant des mutations non seulement architecturales, mais également socio-économiques de notre civilisation.