36, 38, 40 rue des Mathurins, Paris 8e
Ce site, au cœur du 8e arrondissement parisien, offre un palimpseste urbain d'une rare éloquence, bien avant d'accueillir les murmures de la scène. Son nom même, Mathurins, évoque un ordre religieux du XIIe siècle, propriétaire d'une modeste *courtille* dès 1246. Mais l'histoire du lieu est aussi teintée d'une mélancolie funèbre : il fut, un temps, un cimetière improvisé pour les victimes d'un feu d'artifice malheureux lors des noces de Louis XVI, et un ultime repos pour les souverains eux-mêmes, avant que leurs dépouilles ne soient déplacées. Une transaction curieuse, où le citoyen Desclozeaux acquiert ce terrain macabre en 1802, puis, après la Restauration, le met à disposition du roi Louis XVIII, se voyant récompensé du cordon de Saint-Michel. Le petit-fils du fossoyeur, lui, obtient le privilège singulier de faire jouer des pièces… hors de Paris. Quelle ironie pour un lieu voué au spectacle ! L'édifice théâtral tel que nous le connaissons n'émerge pas d'une commande grandiose, mais d'une métamorphose pragmatique. Un « grand salon » des plus banals, loué pour des événements en 1893, se voit remodelé en 1897 par l'architecte Salvan, puis affiné par Rochet en 1898. De cette série d'interventions naît une salle à l'italienne, un type architectural classique privilégiant la scène et la vision frontale, avec ses loges et balcons en fer à cheval, propice à la vie mondaine autant qu'au drame. Sa propriétaire initiale, la chanteuse Marguerite Deval, l'avait, semble-t-il, acquis pour le plaisir d'y « chanter chez elle », réduisant ainsi l'ambition institutionnelle à une affaire personnelle. C'est Sacha Guitry qui, dès 1902, puis en rouvrant la salle en 1919 après une période de fermeture, lui insuffle une nouvelle vitalité et y entreprend des travaux. Il pousse le sens pratique jusqu'à y aménager un bar servant également de salle d'exposition, signe d'une polyvalence caractéristique des lieux de divertissement parisiens de l'époque. Cependant, la véritable empreinte architecturale moderne apparaît en 1922, lorsque Charles Siclis est chargé des travaux. Siclis, figure notable de l'entre-deux-guerres, souvent associé à un rationalisme élégant et parfois à l'Art Déco, ne se contente pas d'agrandir la salle de 500 à 700 places, mais en « change la décoration ». On peut aisément imaginer un dépouillement des ornementations jugées surannées, une simplification des lignes et une modernisation des matériaux, insufflant à l'intérieur un vernis d'actualité tout en conservant la structure classique de la salle. Le Théâtre des Mathurins, loin d'être un manifeste architectural, s'est donc construit par couches successives, par adaptations successives, reflétant les contraintes économiques et les aspirations esthétiques de son temps. Son histoire scénique est d'ailleurs plus constante et prestigieuse que son histoire architecturale ne le suggère. Dès 1927, sous la direction de René Saunier, il accueille les Pitoëff, couple mythique qui, par ses mises en scène audacieuses et son répertoire exigeant, a profondément marqué le théâtre français. Leur présence, commémorée par une plaque, ancre durablement les Mathurins dans l'histoire de l'art dramatique. L'édifice, finalement, s'est imposé non par l'éclat de sa façade, sans doute toujours discrète rue des Mathurins, mais par la richesse et la diversité de son répertoire, témoignant d'une vie intérieure foisonnante, capable de transcender une architecture aux origines modestes pour devenir un lieu incontournable de la création parisienne.